180 ans et pas une ride…

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Copyright Roger Arpajou – Curiosa Films – Gaumont

ILLUSIONS PERDUES

Xavier Giannoli réussit une éblouissante adaptation, aux accents contemporains, du roman-phare de La Comédie Humaine, chef d’oeuvre de Balzac. Une mise en scène brillantissime, une distribution éclatante, un rythme effréné pour traduire le cynisme de la Restauration et le ballet des ambitieux. Un grand film.

 

 

Ce luxuriant spectacle de cinéma emporte le spectateur dans le tourbillon ébouriffant de la Restauration, en suivant l’irrésistible ascension de Lucien de Rubempré. Jeune poète, natif d’Angoulême, « monté à Paris » par amour et par ambition, il est aspiré par le mouvement d’une société qui bascule vers le nouveau monde de l’argent, de la spéculation et du profit rapide, de la presse et de la publicité.

Au lieu de se tenir à ses nobles idéaux, Lucien de Rubempré livre son âme au diable, au moment où tout se vend et tout s’achète. Il renonce à sa pureté et s’engouffre dans le vertige d’une reconnaissance immédiate que lui procurent ses articles cinglants dans les journaux. Ce nouveau pouvoir l’enivre. Mais il détruit ce qu’il portait de beau en lui.

Le roman du désir de paraître et d’en être

Aveugle et sourd aux mises en garde, le jeune homme, par soif de revanche sociale, va se perdre et se consumer dans ce manège infernal auquel il s’accroche, ruinant son intégrité autant que son talent. Cet Icare se brûle les ailes au soleil noir d’une société mondaine, précipité de cruauté, qui dévore les jeunes freluquets, en quête de gloire.

Rubempré, dont l’intelligence est si aiguë, dont les traits d’esprits sont si prisés, si dévastateurs, n’a pas senti la froideur du piège qui se refermait sur lui, actionné par ses ennemis, caste d’Ancien Régime et libéraux sans scrupules, qui l’éjectent sans pitié et lui font payer son arrogance, très au-dessus de sa condition. Grandeur et décadence d’un ambitieux déchu…

Dans le vaste continent de La Comédie Humaine, Illusions perdues occupe une place centrale. C’est dans la trilogie de ce roman du désir de paraître et d’en être que Balzac condense sa vision du monde. La trajectoire brisée de Rubempré a valeur d’exemple et d’alerte. Ce que Balzac décrit, c’est la fin de valeurs anciennes et l’avènement de la loi du profit et du cynisme.

Avec les débuts du capitalisme s’opère un changement de civilisation que le romancier dissèque. Dans son viseur, le pouvoir de la presse et la violence de la critique, le carrousel des polémiques, les succès fabriqués, les triomphes achetés, les réputations aléatoires, les disgrâces soudaines.

Les sables mouvants de la mauvaise foi

Xavier Giannoli, habité par cette œuvre depuis longtemps, rêvait d’en filmer l’adaptation, à sa façon, somptueuse et haletante, de faire sentir à quel point le tableau sombre de Balzac sert de miroir aux mœurs contemporaines. La presse du XIXe siècle ressemble furieusement aux médias du XXIe siècle. Les gazettes d’hier ouvrent la voie à nos chaînes d’information, à leurs perpétuels emballements et débordements. Même la description acide et cruelle, drôle et jubilatoire aussi, de l’arbitraire du journalisme, de la vénalité de la critique, trouve bien des résonances aujourd’hui.

D’avoir mûri si longtemps ce projet donne sa force et sa puissance à ce film éblouissant et vif, rapide et endiablé, aux dialogues tranchants, pour décrire une jeunesse avide d’arriver qui bâtit ses folles espérances sur les sables mouvants de la mauvaise foi, prête à se damner pour mieux jouir de sa position. Xavier Giannoli filme, avec subtilité et profondeur, les jeux de pouvoir et d’influence d’un bouleversement historique et technologique. Le moment où l’opinion n’est plus qu’un marché, à manipuler, où les plumes se vendent au plus offrant.

Une mise en scène brillantissime, l’intelligence d’un regard, un réalisme d’époque saisissant, une distribution éclatante, chœur d’interprètes rivalisant dans l’excellence, où tous les acteurs, absolument tous, rayonnent. On voudrait les citer un par un, sans en oublier aucun. Une réussite absolue. Un grand film.

(Jean-Claude Raspiengeas, La Croix, publié le 19/10/2021)

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