A la rencontre d’eux-mêmes !

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ROADS

Le film de l’Allemand Sebastian Schipper parvient à éviter l’écueil du film pavé de bonnes intentions.

C’est la faiblesse de Roads qui fait sa force : son manque général d’inspiration l’oblige à faire attention à d’autres choses, à commencer par ses personnages, ou plutôt ses deux jeunes acteurs, Stéphane Bak et Fionn Whitehead. Très vite, le film n’a plus besoin d’être inspiré pour être bon. Tout ce que, du côté de ses «choix artistiques», il faut appeler des tics, les automatismes décoratifs ou scénaristiques, à caractère industriel, du cinéma européen, cède sans cesse la place à une forme de tendresse objective qui emporte le morceau. On serait embarrassé de savoir à qui l’attribuer : pourquoi pas au réalisateur Sebastian Schipper (responsable de Victoria en 2015, film de plus de deux heures tourné en un seul plan séquence), bien qu’il soit devenu évident qu’une bonne partie du genre «cinéma d’auteur» actuel n’ait aucunement besoin d’un auteur. Peut-être qu’une époque aussi algorithmique que la nôtre produit d’elle-même les films dont elle a besoin, secrète son propre lyrisme, programme ses effusions possibles pour soulager un moment, par les moyens de l’audiovisuel, quelques-unes de ses grandes blessures.

Roads commence au Maroc et finit à Calais, passe deux frontières et d’autres épreuves à bord d’un vieux camping-car de tourisme volé, véhicule et métaphore du film entier. Deux garçons d’à peine 18 ans, William et Gyllen, se rencontrent par hasard et entament un périple sans permis à travers la méchanceté des territoires. Le premier arrive du Congo et cherche à rejoindre la France pour y retrouver son frère dont il n’a plus de nouvelles, le second vient d’Angleterre, il a fui sans prévenir les vacances familiales dans l’idée d’aller retrouver son père, installé quelque part en Gironde. La bromance s’installe, prend son envol au cours de quelques aventures dangereuses. La manière qu’a le film de prendre une situation politique meurtrière, la guerre de l’Etat contre les étrangers, comme pure toile de fond à une intrigue sentimentale, un geste qui pourrait concentrer toute la bêtise dont le cinéma reste capable (le régime apolitique du «drame personnel») joue en fait en sa faveur, au point que l’équation se retourne : la photogénie de l’amitié entre deux personnes, présentée ici comme une force capable de miracle, fonctionne comme simple révélateur du scandale alentour (celui de la séparation entre les hommes). En passant outre sur ses entorses à la sobriété la plus élémentaire, Roads a quelque chose, en moins aigu, de ce cinéma allemand récent devenu très fort en fables – Western de Valeska Grisebach, Toni Erdmann de Maren Ade ou In My Room d’Ulrich Köhler. Il a surtout pour lui la fantaisie de ses acteurs, d’une dernière génération rétive à la psychologie, Stéphane Bak (vu, après une carrière de comique, dans la Miséricorde de la jungle) et Fionn Whitehead (promis à la gloire depuis Dunkerque de Nolan), qui conduisent la caravane de Roads un peu au-delà de la route bien tracée de ses intentions compassionnelles.0

(Luc Chessel, Libération, publié le 16/07/2019)

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