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DRIVE MY CAR

Honoré par le prix du meilleur scénario au Festival de Cannes, le Japonais Ryusuke Hamaguchi dresse le portrait de personnages affligés par le deuil. Une merveille.

 

En juillet dernier, au sein d’une compétition cannoise encombrée de fictions tapageuses affichant avec ostentation leur pedigree « radical », « Drive My Car », du Japonais Ryusuke Hamaguchi, s’est distingué par son art de la suggestion et sa subtilité. Honoré par un prix du scénario, le film aurait pu prétendre à bien d’autres récompenses, en premier lieu le prix de la mise en scène.

Dans cette libre adaptation de trois heures d’une nouvelle de Haruki Murakami publiée dans le recueil « Des hommes sans femmes », le cinéaste dresse dans un premier temps le portrait elliptique de Yusuke, acteur et metteur en scène de théâtre qui semble, mais semble seulement, vivre dans la félicité avec sa compagne, une scénariste pour la télévision nippone.

Progressivement, les zones d’ombre du couple émergent à la surface du récit. Ils ne se sont jamais remis de la disparition de leur enfant en bas âge, et l’héroïne, par ailleurs, vit une aventure avec un jeune comédien. Un jour, Yusuke surprend les amants en plein ébat. Il préfère ne rien en dire à sa compagne et paraît accepter que son histoire d’amour obéisse à ce silence.

Après cette première partie de 45 minutes, le film accomplit une violente rupture temporelle. Des années plus tard, suite à de sombres événements qu’il convient de ne pas dévoiler, Yusuke se retrouve seul à Hiroshima dans une résidence d’artiste où il prépare des représentations d’« Oncle Vania », de Tchekhov avec quelques acteurs, dont… le jeune amant de son épouse.

Solitude et étrangeté

Sur place, Yusuke rencontre une jeune femme mutique et mystérieuse, Misaki, qui, chaque matin et chaque soir, lui sert de chauffeur entre son lieu de travail et son domicile. Entre ces deux solitudes une relation paradoxale voit le jour, dans le véhicule où, jour après jour, ils apprennent tant bien que mal à dialoguer et à échanger sur leurs existences en lambeaux.

Travail du deuil, communication en souffrance, culpabilité… Autour de ces thèmes (entre autres), Ryusuke Hamaguchi met en scène un film tout en délicatesse et étrangeté qui plonge dans les souffrances indicibles de ses personnages et évite à chaque instant les pièges du pathos et des insistances dramatiques. Scénarisé et mis en scène avec un art consommé de la suggestion et des variations, « Drive My Car » confirme le talent précieux du metteur en scène de « Senses » et de « Asako I & II » et s’impose comme une nouvelle réussite majeure pour le cinéaste inclassable. Un film à découvrir de toute urgence.

(Olivier de Bruyn, Les Échos, publié le 17/08/2021)

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