Copyright Carole Bethuel

LA FRACTURE

C’est l’histoire d’une bourgeoise avec un bras cassé, d’un gilet jaune avec une jambe explosée, d’une aide-soignante en pleine course, d’un hôpital au bord de la rupture. Bref, c’est l’histoire d’une France un peu trop familière, que Catherine Corsini raconte dans La Fracture, avec Valeria Bruni TedeschiMarina Foïs, Pio Marmaï et Aissatou Diallo Sagna.

 

FRANCE AU BORD DE LA CRISE DE NERFS

C’est une fracture ouverte et multiple. D’abord celle d’un couple qui se sépare, avec un coude cassé à la clé. Puis d’un routier qui va à une manifestation de gilets jaunes, et repart avec une jambe explosée. D’une aide-soignante enfin, qui va être poussée dans ses retranchements, jusqu’au point de rupture. Mais la vraie fracture du titre est évidemment sociale, économique, politique, car derrière les plâtres du service des urgences, il y a un pays entier qui boite.

C’est précisément dans une fracture (celle d’un os, et d’une société) que le film est né : lorsque la réalisatrice Catherine Corsini (La Nouvelle EveLa Belle Saison) s’est cassé le coude, et a fini aux urgences. C’était le soir du 1er décembre 2018, quand la capitale a tremblé et pris feu dans l’acte III des gilets jaunes. Avec l’aide de Laurette Polmanss (sa co-scénariste depuis deux films) et Agnès Feuvre (Médecin de nuitDiamant noir), elle a alors construit une fiction sur cette double réalité, intime et politique. Que le tournage ait eu lieu en pleine pandémie, alors que le monde hospitalier étouffait entre les applaudissements polis du soir, a achevé d’en faire un film-symptôme de l’époque.

La Fracture est à l’image de tout ça : un joyeux cirque tragi-comique, un petit chaos ordonné, où les personnages se retrouvent et s’entrecroisent, entre le rire et les larmes. D’où un film étonnant et détonant, d’une grande richesse.

Un décor unique (ou presque) en intérieur, une histoire resserrée sur quelques heures, deux personnages immobilisés : sur le papier, La Fracture a tout d’une pièce de théâtre. Pourtant, à l’écran, c’est du cinéma pur et dur, et l’énergie déployée par Catherine Corsini pour animer ce cirque est folle. Les esprits des personnages bouillonnent autant que ceux à l’extérieur, et tandis qu’en toile de fond se joue une bataille dans les rues parisiennes, une autre se déroule dans les couloirs du bâtiment hospitalier.

Le combat est de tous les côtés, et sert de fil rouge : entre Raf et Julie, entre Raf et Yann, entre Julie et son passé, entre Kim et tout le reste. Du bâtiment lui-même (le distributeur qui ne fonctionne pas, les couloirs labyrinthiques où Julie se perd) à ce qui s’y trame (l’employée chargée de gérer les IRM pour la première fois, le patient schizophrène bloqué dans la salle d’attente), tout est une question de lutte, avec soi-même ou des forces extérieures. La caméra de Catherine Corsini et sa directrice de la photographie Jeanne Lapoirie (120 battements par minuteBenedetta) filme l’hôpital quasiment comme une zone de guerre, ce qui deviendra vite la réalité.

C’est un pur numéro d’équilibriste, entre la réalité (les gilets jaunes au loin, l’image de Macron sur un écran) et la fiction (la relation entre la bourgeoise et le prolétaire). Et cette tension entre les deux est le moteur du film, établi dès le casting : face aux excellents Valeria Bruni-Tedeschi, Pio Marmaï et Marina Foïs, il y a Aissatou Diallo Sagna, véritable aide-soignante, et fantastique dans son premier rôle au cinéma. Ce quatuor est épatant, de la première à la dernière minute.

Avec cette énergie tourbillonnante, cette précision d’écriture, et ce niveau de qualité générale, La Fracture se place naturellement entre deux autres autopsies féroces et vives du réel : Polisse de Maïwenn et la série Hippocrate, créée par Thomas Lilti.

L’HÔPITAL QUI SE FOUT PAS DE LA CHARITÉ

La Fracture n’est pas un pauvre film-pamphlet. Il n’est pas livré en kit pour expliquer comment le monde fonctionne, qui soutenir, qui blâmer, pour qui voter. Sous ses airs de fable (la bourgeoise et le prolo)La Fracture ne trace pas de ligne facile entre les camps, et montre au contraire que tout le monde se bat d’abord contre lui-même. Et tout le monde en prend pour son grade parmi les protagonistes, sans pour autant les transformer en bouffons de théâtre de boulevard.

Oui, cette dessinatrice est insupportable et ingérable, mais sa solitude, ses angoisses et sa spontanéité en font un personnage extrêmement touchant et tendre. Oui, ce chauffeur de camion est une grande gueule qui récite parfois un discours pré-mâché, mais sa maladresse et sa résilience lui permettent d’être bien plus. Même chose pour cette éditrice, qui aurait pu être un simple baromètre moralisateur, mais qui gagne une autre dimension, par le biais d’un fantôme surgi du passé.

Une fois que le jour se lève, le sortilège (de la fable, de la fiction) est rompu. Pendant que certaines retrouvent leurs privilèges d’insouciance et de légèreté, avec une outrecuidance presque gênante, la réalité continue. Elle rattrape les plus faibles, les traîne par les pieds, dans le sang et les larmes. Et ce n’est pas un hasard si La Fracture se termine dans les yeux du réel (le personnage de l’aide-soignante, incarnée par une aide-soignante donc) : après l’euphorie du cinéma qui contrôlait la réalité (littéralement : la manifestation retenue derrière les portes et grilles), c’est l’amertume qui l’emporte, en remettant tout le monde à sa place initiale – y compris le spectateur.

Catherine Corsini ne se perd jamais dans ce chaos, et garde cette boussole humaine en main. Que ce soit avec les protagonistes (le bel équilibre entre leurs quatre trames), les personnages secondaires, ou même des rôles plus mineurs. Tous ont droit à la lumière, ne serait-ce que pour une scène, ou une réplique. Ce n’est d’ailleurs pas anodin si l’un des moments les plus déchirants est un monologue de Camille Sansterre, rattachée de loin à l’un des personnages principaux : il n’y a pas de bête hiérarchie dans La Fracture, qui écraserait les figurants et petites gens pour les réduire en déco ou accessoire. Et c’est peut-être ça la chose la plus politique du film.

(Geoffrey Crété, Écran Large, publié le 27/10/2021)

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