LE LAC AUX OIES SAUVAGES

Le nouveau film de Diao Yinan joue avec virtuosité des codes du polar pour mieux esquisser un portrait halluciné de la réalité chinoise.

 

Six ans après le polaire et angoissant Black Coal, très légitime Ours d’or à Berlin en 2013, Diao Yinan revient avec un thriller tropical et planant. L’extrême violence y surgit comme des shots d’adrénalines, comme des riffs de batterie dans un morceau de jazz libre.

Avec une élégance plastique qui évoque par moment les arabesques de Wong Kar-wai époque In the Mood for Love, le cinéaste joue en virtuose des agencements de lumières et d’ombres, de couleurs et de rythmes.

La grâce picturale d’un profil épuré devant une étendue d’eau contraste et dialogue avec les couleurs fluo et avec les néons déglingués de zones à demi ruinées, recomposant sans cesse les ambiances visuelles toujours impressionnantes, jamais gratuites.

 

Le caïd et la baigneuse

La traque de Zenong le caïd, le rôle ambivalent d’Aiai la «baigneuse» qui se prostitue au bord du lac, les trahisons, les codes de l’honneur de gangsters, les stratégies du capitaine Liu qui dirige l’impressionnant dispositif policier, la haine vengeresse du gangster rival, la sincérité trouble de l’épouse du fugitif sont donc les ressorts dramatiques classiques, mais souverainement disposés, du récit.

Celui-ci n’est toutefois pas seulement une démonstration de maestria de mise en scène, digne des maîtres du film de genre, de Hollywood à Hong Kong.

Il s’inspire aussi du roman classique d’aventure dans la culture chinoise – dans la banlieue de Wuhan, la tentaculaire métropole du centre de la Chine, le Lac aux oies sauvages est un équivalent contemporain du jianghu, le «pays des rivières et des lacs» où se cachent et évoluent les hors la loi des romans de chevalerie.

Autant que de They Live By Night ou High Sierra le film hérite d’Au bord de l’eau, en renforçant un aspect déjà présent dans ces classiques: s’il y a bien des « méchants», et même des très méchants, il n’y a pas de «gentils». Il y a des situations, des énergies, des tactiques et des ruses, des rapports de force, la fatalité et l’hypothèse de la déjouer.

La Chine, paranoïaque et avide

Mais si le cinéaste de Train de nuit (2007) est un styliste qui maîtrise les codes de la fiction, c’est aussi pour mieux raconter l’état de son pays, la Chine, et les titanesques mutations qui s’y produisent.

Le Lac aux oies sauvages dresse ainsi le portrait d’une société paranoïaque, où le contrôle s’infiltre dans tous les interstices, dans un monde régi par une avidité sans limite et une violence des rapports humains… inhumaine. La prostitution n’y semble plus que la forme la plus simple de la marchandisation généralisée des corps et des âmes.

Cette violence, cette avidité et cette surveillance omniprésente, incarnée par les marées de flics qui se répandent dans un quartier dès qu’un indice soulève un soupçon, n’est pas seulement la toile de fond du récit.

Ce sont des éléments majeurs d’une trame dramatique secrète, qui se déploie lentement sous les péripéties apparemment canoniques du film de gangster.

Et aussi: on se souvient que Diao Yinan avait débuté avec une comédie, Uniform (2004), produite par son ainé Jia Zhangke. Si son quatrième long-métrage n’est certes pas principalement sous le signe du comique, il ne manque pas pour autant d’humour, un humour toujours mobilisé d’une manière qui enrichit le propos.

Ainsi de l’étrange ballet des danseurs de rue dotés de chaussures aux semelles lumineuses, lucioles rythmiques et parenthèse d’observation du mélange de culture populaire traditionnelle (la danse collective sur les places publiques) et de modernité occidentalisée (la musique disco), mais où il s’avère soudain que la moitiés des danseurs étaient des policiers en civil.

Z le maudit

Ainsi, surtout, de la symétrie entre l’assemblée des truands, réunis en conclaves pour un séminaire sur le vol de motos puis se répartissant les zones de la ville pour exercer leurs talents, et une assemblée comparable de flics, se répartissant eux aussi les quartiers pour rechercher le tireur.

Citation du premier grand film de chasse à l’homme de l’histoire du cinéma, M le maudit de Fritz Lang, qui établissait déjà le parallèle entre policiers et gangsters, la mise en écho de ces deux forces qui contrôlent la ville est surtout un commentaire politique aussi clair que subtilement amené.

Police, mafias, ces forces très nombreuses et puissamment armées paraissent avoir l’avantage. Mais il existe d’autres logiques que les leurs, en Chine aussi. Le Lac de Diao a encore des secrets à livrer.

Sinon, le briquet, qui réapparait régulièrement? Et bien c’est un briquet. Ou alors un signe, mais qui se suffit à lui-même.

(Jean-Michel Frodon, Slate, publié le 25/12/2019)

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