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FRÈRE ET SŒUR

On ne sort pas tout à fait indemne du dernier film d’Arnaud Desplechin. Car s’il chemine vers la réconciliation, Frère et sœur nous immerge d’abord corps et âme aux confins d’une tragédie familiale fracassante.

 

Les Vuillard, qui scandent la filmographie de Desplechin (Un conte de Noël surtout, mais aussi Rois et Reine et Les Fantômes d’Ismaël), semblent ne jamais avoir cessé de se déchirer. S’ils s’imposent à nouveau dans son cinéma, arborant des traits et identités tantôt similaires tantôt renouvelés, c’est, peut-être, pour mettre un terme à la haine incandescente qui oppose deux de leurs enfants – Louis, le poète, et Alice, l’actrice -, et les menace d’anéantissement.

 

La force du récit tissé par Arnaud Desplechin et sa coscénariste Julie Peyr est d’en assumer pleinement le caractère tragique et, par conséquent, d’axer leurs enjeux dramatiques dans une perspective plus vaste, dans l’espace et dans le temps, que le strict conflit familial. Comme souvent dans le cinéma de Desplechin, les mythes s’invitent à la table. En témoigne le choix des prénoms des parents, Abel et Marie-Louise, qui, à la différence d’Abel et Junon dans Un conte de Noël, lie le quotidien à l’archaïque, le coutumier aux tréfonds de notre inconscient collectif. Frère et Sœur peut ainsi s’appréhender dans un va-et-vient permanent entre l’intime et l’extime, l’ici et l’ailleurs – en embarquant Alice sur le sol africain dans son épilogue ou en conviant à la noce les comédiennes Cosmina Stratan ou Golshifteh Farahani, dont les phrasés roumain et iranien enrichissent la partition sonore du film.

 

Le film fait aussi naviguer verticalement ses personnages. Louis, qui a tout du poète nietzschéen, rencontre sa femme dans une grotte pariétale du sud de la France, ornée de symboles matriarcaux, et dit adieu à sa mère hospitalisée lors d’une ascension céleste. Pour la première fois, le cinéma d’Arnaud Desplechin s’ouvre au réalisme magique et le fait avec une poésie aérienne qui achemine ce douloureux récit vers l’apaisement. « Contre l’abîme de la terre, l’âme terrestre veut encore se défendre. La chute dans le ciel n’a pas d’ambiguïté. Ce qui s’accélère, c’est alors le bonheur », écrit Gaston Bachelard dans son essai sur l’imagination dynamique, L’Air et les Songes.

 

Les personnages de Frère et Sœur chutent souvent, s’évanouissent, trébuchent, ou sombrent dans le coma : la haine terrasse Alice et Louis, et ceux qui les entourent. Rarement un film aura exprimé avec autant de clarté qu’il n’existe aucune raison valable pour haïr quelqu’un au-delà de soi-même. Habile, le récit nous perd dans les possibles raisons d’une telle détestation pour dire, enfin, qu’il est immoral de chercher à comprendre, et guide Alice et Louis si ce n’est vers le bonheur dont parle Bachelard, du moins vers la réconciliation et une perspective d’avenir.

 

Cette belle idée est incarnée non seulement par un casting capable de mille nuances – Marion Cotillard et Melvil Poupaud en tête -, mais aussi par la photographie d’Irina Lubtchansky, fidèle au cinéma d’Arnaud Desplechin (La Forêt ; Les Fantômes d’Ismaël ; Trois Souvenirs de ma jeunesse ; Roubaix, une lumière), qui fait savamment naviguer les personnages entre l’ombre et la lumière, et scintiller certaines séquences, comme celle de Kippour à la synagogue, où le personnage de Zwy (Patrick Timsit, tel un poisson dans l’eau chez Desplechin), traduit à voix basse les interdits sexuels du Livre de Jonas à l’oreille de Louis. C’est un des quelques gros plans du film, qui invite à l’écoute. Ces deux visages et ces murmures, en ce jour de pardon espéré, dressent un pont à traverser pour gagner des terres plus tranquilles. Celles où peuvent se faire entendre à nouveau les échos de l’enfance qui lia un frère et une sœur. Autrefois.

(Anne-Claire Cieutat, Bande à Part, publié le 19/05/2022)

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