Copyright Jérôme Prébois / 2019 Nord-Ouest Films

DÉLICIEUX

Une histoire délicieusement romantique pour célébrer la naissance du premier restaurant et faire rimer gastronomie avec démocratie.

 

 

Au XVIIIe siècle, le restaurant tel que nous le connaissons aujourd’hui n’existe pas. Les cuisiniers se louent à la noblesse. Pierre Manceron (Grégory Gadebois) est de ceux-là. Son talent attire régulièrement chez son maître le duc de Chamfort (Benjamin Lavernhe) une cour aussi gourmande que vulgaire. Cette aristocratie rigide craint le moindre changement même culinaire et toute initiative d’un nouveau plat est déconseillé. Pourtant, poussé par son génie créatif, Manceron ose proposer ce soir-là un feuilleté aux pommes de terre, un légume habituellement réservé au petit peuple. Cette audace suscite la colère immédiate du membre du clergé alors présent qui, encouragé par les autres convives, prend un malin plaisir à humilier notre malheureux chef cuistot. Accompagné de son fils, un adolescent vif et ingénieux, il retourne se morfondre sur ses terres, jusqu’à ce qu’une femme (Isabelle Carré) au passé mystérieux et à la détermination inépuisable, le pousse à s’ouvrir au monde.

Après L’esprit de famille, Éric Besnard s’intéresse à l’esprit républicain à travers cette comédie appétissante, en forme de conte de fée. Dans une campagne magnifique, est posée une masure qui se transforme peu à peu en auberge pimpante pleine de vie. Elle est habitée par deux personnes talentueuses et de bonne foi (symbolisant le petit peuple oppressé) venues panser les blessures infligées par quelques membres méprisants de la noblesse. Pourtant, aucune mièvrerie ne sourde de ce récit qui en plus d’être fort bien écrit se pique d’ironiques parallèles avec nos préoccupations contemporaines, qu’elles soient sociales, économiques ou même culinaires.

Le choix de Grégory Gadebois dont la rondeur et le regard enfantin donnent à ce cuisinier bien plus roué qu’il n’y paraît une dimension singulière, constitue un atout essentiel. Judicieusement accompagné d’Isabelle Carré qui déborde d’ingéniosité pour doter son personnage d’une multitude de nuances au point d’en faire une femme à la modernité fascinante, il nourrit de saveurs délicates cette histoire d’entraide, de partage et d’amour. Une flopée de personnages secondaires hauts en couleur tant du côté des opprimés que des tout-puissants complète avantageusement cet échantillon d’une société au tournant de son histoire. Tandis que Benjamin Lavernhe communique son plaisir évident à se couler dans les plis de ce personnage trouble, Guillaume de Tonquédec rivalise de facéties pour donner vie à cet intendant antipathique et ambigu.

Même si quelques scènes s’étirent en longueur à mi-parcours, la réalisation emmène d’un pas toujours alerte cette fable avenante, tandis que la lumière, extraordinairement chaude, éclaire des plats de toute beauté et capte avec la même intensité les expressions des visages des comédiens et la magnificence de la nature environnante, imprégnant l’ensemble d’une étonnante sensualité.
A travers cet éveil des sens patriotique, Éric Besnard rend un hommage inattendu à l’un des fleurons de notre patrimoine. Une idée originale et savoureuse !

(Claudine Levanneur, Avoir à Lire, publié le 01/09/2021)

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