STILL RECORDING

Deux jeunes Syriens qui ont filmé le conflit pendant des années livrent un document exceptionnel sur l’enfer vécu par leur pays.

Au pied de l’immeuble, les corps enveloppés dans des linceuls blancs sont alignés les uns à côté des autres dans un ordre dérisoire qui ne parvient pas à repousser le chaos. Le 28 juin 2012, tous les habitants de ces appartements ont été méthodiquement exécutés par l’armée syrienne. Comme ailleurs, à Douma, une ville de la banlieue de Damas au cœur de la Ghouta orientale, la violente répression du régime a changé la contestation en rébellion armée. Pendant cinq années, deux jeunes hommes, Saeed Al Batal et Ghiath Ayoub, ont filmé inlassablement la guerre civile dans leur pays.

« Il y a eu l’euphorie des débuts avec la libération et l’autogestion de la ville par les rebelles, explique Saeed Al Batal. Ce film est une observation de ce qui s’est passé pour nous, pour toute ma génération, celle qui a cru à la Révolution. » Dans un tourbillon, s’enchaînent la libération de la Poste et le passage à tabac d’un soldat de Bachar Al Assad pourtant rallié aux rebelles, les bombardements dans une ville où les immeubles exhibent douloureusement leurs entrailles, les incessants échanges de tirs, l’inhumation dans une longue tranchée de tous les hommes, femmes et enfants tués lors de la même attaque, ainsi que les moments de pauses arrachées à la confusion et la violence.

C’est une soirée de fête au bord d’une piscine, les caresses données à des chats faméliques trouvés au milieu des décombres, les séances de peinture d’enfants pour redonner des couleurs à leur école ou encore les magnifiques fresques murales que Milad, un jeune artiste ami des réalisateurs, tague sur les murs de Douma avec des messages tels que : « Sois patiente ma patrie ».

Paroles de Syriens

Dans ce terrible maelstrom, surgissent un homme qui revendique de continuer à pratiquer le sport dans les ruines, une femme sans nouvelles de sa mère qui voudrait s’adresser à elle via la caméra, un combattant qui dialogue régulièrement par radio avec un soldat pro-Assad ou encore un petit garçon qui vient d’assister à un bombardement sans bouger de son poste d’observation et mêle dans son récit sa découverte de cornichons et les morceaux de cadavres qui ont atterri à ses pieds. Un sniper, qui porte bien son nom d’Abu Abdo, évoque ses pensées au moment d’appuyer sur la gâchette.

Le choix d’images parfois sans véritable intérêt parmi les 450 heures de rushes surprend parfois. Mais Still recording représente à l’évidence un document important sur ces années de guerre. Un combattant épuisé revient de Jobar, une ville toute proche, avec ce constat accablant : « La ligne de front est lamentable, on avance, on recule. On l’a libérée de quoi ? De ses habitants, c’est tout. » Douma qui comptait 750 000 habitants avant la guerre en a perdu les deux tiers, exilés ou morts.

(Corinne Natou-Revivel, La Croix, publié le 27/03/2019)

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