Copyright Art House

DANS UN JARDIN QU’ON DIRAIT ÉTERNEL

Derrière un ton léger et poétique, le premier film sur les écrans français du réalisateur Tatsushi Ōmori propose une critique terrible de la condition de la femme au Japon. Dans un jardin qu’on dirait éternel invite à une mobilisation de tous les sens du spectateur. Proprement éblouissant.

 

Elles sont deux cousines, en plein Japon, cherchant un sens à leur vie professionnelle et sociale. Sans être véritablement convaincues, elles s’engagent dans ce cours d’initiation à l’art ancestral de la fabrication du thé. Alors, s’ouvre au rythme des saisons qui portent toutes des noms aussi féériques que poétiques, pendant plusieurs années, le parcours spirituel et personnel des deux jeunes filles. Le résultat est proprement sublime. On pense au début à une comédie japonisante, à la manière d’un Michel Deville, tant le propos, inscrit dans le quotidien ordinaire de la vie, invite à la douceur et au rire. Puis, sans bruit, le long-métrage s’oriente vers une réflexion cruelle, évoque la difficulté pour les jeunes gens à trouver une place dans une société construite sur l’excellence au travail, et surtout sur la condition des femmes, acculées, au mieux à des boulots de seconde main ou au pire au service de leur famille.

 

La qualificatif qui s’applique le mieux au film est : éblouissement. Le réalisateur s’attache à une réalisation soignée et méticuleuse. La photographie est absolument magnifique, permettant aux intérieurs de la maison de Madame Taketa de reproduire le cycle des saisons. La caméra s’invite parfois à l’extérieur des maisons, qu’il s’agisse du bord de mer, et surtout dans ce jardin contingent à la salle de confection du thé, où elle se pose sur les plantes, la vibration de la chlorophylle et les jeux de lumière. Tous les sens du spectateur sont sollicités. Le cinéaste joue sur les bruitages avec une rare application. Le mouvement d’une porte, le pas feutré d’une élève sur le tatami, le vent qui se glisse à travers la fenêtre, le froissement d’une serviette, l’eau qui boue, se transforment en une expérience émotionnelle inédite. A cela s’ajoutent les prises de vue sur les desserts ou la confection du thé qui émoustillent les estomacs.

Dans un jardin qu’on dirait éternel retrace une expérience autant culinaire que spirituelle de l’héroïne principale. On la regarde vieillir, on assiste peu à peu au durcissement des traits au fil des années et des épreuves de la vie. Seules les leçons de confection du thé perdurent d’une saison à l’autre, s’étoffant de profondeur et de lumière. Le film n’a pas pour ambition de proposer une description de la cérémonie du thé au Japon. Du moins pas seulement, car force est de constater que le long-métrage emprunte la méticulosité d’un ethnographe pour restituer au plus près ce rituel fascinant. Le film a surtout l’ambition, parfaitement réussie, de retracer le cheminement spirituel et personnel de ce duo de filles. Au fur et à mesure qu’elles apprennent sur les étapes de la confection et de la prise du thé, elles se découvrent elles-mêmes, dans leurs limites, leur besoin de liberté et le sens qu’elles veulent donner à leur existence. Le film offre une portée presque religieuse de la fabrication du thé. Il colore le propos de références philosophiques, inscrites sur le mur, où sont balayées les questions sur le temps, le sens de la vie, la nature, le rapport au monde, la douleur etc.

 

Dans un jardin qu’on dirait éternel constitue une expérience cinématographique qui rend joyeux et amène le spectateur à intérioriser son propre rapport à la vie. La beauté de la mise en scène est incontestable. Tatsushi Ōmori se plaît à raconter des histoires, tout en entraînant le spectateur dans un bain de sensations inédites. La musique, la couleur, la lumière provoquent un effet d’apaisement, comme si nous avions été aussi les invités à participer à ces mystérieuses leçons de thé.

 

(Laurent Cambon, Avoir à lire, publié le 20/08/2020)

Write a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *