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L’ÉCOLE DU BOUT DU MONDE

Un voyage dépaysant, écologique et anticapitaliste pour partir à la découverte de la meilleure définition du bonheur.

Le Bhoutan, ce tout petit pays d’Asie du Sud-Est enclavé entre l’Inde et la Chine, méconnu des Occidentaux, est surnommé « le pays du bonheur ». Réputation usurpée contestent ceux qui pointent du doigt les mauvais traitements infligés aux réfugiés népalais, l’importance du chômage des jeunes et la multiplication des violences familiales. Des sujets épineux que cette œuvre familiale aux allures de conte de fée choisit d’ignorer pour ne se consacrer qu’à la beauté des paysages verdoyants, la sagesse de ses habitants et la soif de connaissance des enfants.

Dans la capitale, Ugyen mène une vie de jeune citadin moderne, féru de nouvelles technologies. Pourtant comme la plupart des jeunes Bhoutanais, il rêve de quitter son pays pour devenir chanteur en Australie. Pour l’instant, il est instituteur et l’État ne lui offre d’autre choix que celui d’aller enseigner dans une vallée reculée, peuplée d’une cinquantaine d’habitants, où le système électrique est si aléatoire qu’il est inutile d’espérer pouvoir utiliser un ordinateur ou un téléphone. Dans un premier temps, il ignore tout de Luana (qui signifie la vallée sombre), cet endroit perdu où il est muté, si ce n’est qu’aucune route carrossable n’y conduit. Ces dix jours d’ascension et de marche incertaine sur des sentiers escarpés achèvent de le décourager. Si le spectateur se régale de la luxuriance de ces contrées verdoyantes et de la beauté des cimes enneigées, il n’en est pas de même pour notre héros qui, indifférent à la mansuétude et au soutien ininterrompu de ses accompagnateurs, se rebelle contre la dureté physique et climatique de l’expédition. D’ailleurs, à peine arrivé, il prévient le chef de village qu’il lui est impossible de s’installer pour plusieurs mois dans ce coin le plus isolé de la planète. Une information qui ne suscite ni inquiétude, ni agressivité au sein de la population : tout juste sourires et acquiescement poli. Tous savent que les trésors de patience, de calme et de sérénité dont ils disposent sont finalement des atouts bien plus convaincants que tous les biens matériels qu’offrent les rutilantes villes modernes. Leur talent à les manier additionné au respect que son statut d’érudit lui octroie a tôt fait de persuader notre jeune enseignant qu’une expérience de vie inédite lui est offerte. La simplicité et l’humour des habitants, soudainement promus acteurs, eux qui jusqu’alors ignoraient l’existence du cinéma, insuffle un air d’authenticité à ce récit apaisant et tendre. Au cœur d’une mise en scène classique mais efficace se déroule sans précipitation une aventure humaine étonnante teintée de réflexion sur le sens de nos valeurs contemporaines.

Si le gouvernement du Bhoutan tient ses citoyens à l’écart de toute consommation démesurée afin d’assurer le bien-être de tous, beaucoup de Bhoutanais sont attirés par les promesses économiques venues d’autres continents, démontrant à l’image de ce film nommé aux Oscars 2022 à l’initiative de son réalisateur, l’universalité des rêves d’évasion et de la soif de reconnaissance, qui s’exerce de la même manière à Luana ou à Hollywood.

(Claudine Levanneur, Avoir à Lire, publié le 09/05/2022)

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