Le bon, la brute et le truand… du Maroc !

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LE MIRACLE DU SAINT INCONNU

Une fable absurde et marrante sur les péripéties d’un voleur au Maroc.

Il faut tout un village pour faire un film : rapprochés par le programme cannois, Bacurau et le Miracle du saint inconnu d’Alaa Eddine Aljem, présenté au premier jour de la Semaine de la critique, prennent pour décor et structure narrative les ruelles et les alentours de petites communes perdues dans le désert. Mais le bled de ce premier long métrage marocain semble sorti de terre par miracle, construit et peuplé à toute vitesse dans l’intervalle entre le prologue du film et le début de son intrigue chorale. Avant : un voyou fuit la police au milieu d’un nulle part de sable, trouvant le temps d’enterrer son magot au sommet d’une colline avant d’être jeté en prison. Après : cherchant l’emplacement du butin après sa sortie, notre homme y découvre un mausolée en hommage «au saint inconnu» du titre, entretenu et chéri par les habitants du hameau construit entre-temps au bas de la dune.

La tombe qu’ils vénèrent recèle le trésor que le malfrat va avoir du mal à exhumer, l’endroit étant sous la surveillance constante d’une galerie de personnages loufoques, qui s’avéreront tous tiraillés entre la foi, l’ennui et l’appât du gain : on rencontre le gardien du temple et son chien bien-aimé, le nouveau médecin du village, son infirmier placide et ses patientes désœuvrées, un jeune paysan au père dépressif, contemplant les champs délaissés par la récente urbanisation des lieux, entre autres figures locales en recherche de sens sur fond de miracles répétés (car le saint, bien qu’inconnu et inexistant, est prodigue en prodiges).

La fable commence bien, comme si elle allait quelque part, précise et absurde, pleine des promesses d’une signification incertaine sinon douteuse. Et si elle va quelque part, c’est par cent chemins plus détournés les uns que les autres, chaque épisode du voisinage ajoutant un nouveau contretemps à la frustration du voleur comme à la perplexité du spectateur-exégète. Cette indécision est le principal intérêt du film, qui joue sur une déception constante, dont il annonce de toute façon la couleur en basant toute sa mystique de proximité sur un malentendu. Le ton est net, dessinant quelque chose qui rappelle un peu les corps balançant sur fond de ciel qu’on aime chez Alain Guiraudie, et qui contraste avec le flou de la quête générale de croyance et de cash. Notons (généralisation hâtive après rapprochement avec le récent Mimosas d’Oliver Laxe) qu’au cinéma en tout cas, les miracles marocains sont plus marrants que les miracles chrétiens auxquels maints chefs-d’œuvre européens nous ont habitués, et s’ils sont complètement bidons, cela n’empêche pourtant pas d’y croire, le burlesque étant depuis un certain temps notre seule religion à tous.

(Luc Chessel, Libération, publié le 15/05/2019)

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