MADRE

Signé par Rodrigo Sorogoyen, le réalisateur en vogue du cinéma espagnol, «Madre» dresse un portrait exceptionnel d’une mère dont l’enfant a disparu dix ans plus tôt. Un très grand film.

On va longtemps rester hanté par la séquence d’ouverture de « Madre ». Un long plan sur une plage déserte, puis un coup de téléphone en plan-séquence d’une dizaine de minutes. A l’écran, Elena, Espagnole trentenaire, séparée de son mari, mère d’un petit garçon de 6 ans. A l’autre bout du fil, son fils, dont on n’entend que la voix, et qui raconte à sa mère qu’il est seul sur une plage des Landes où son père l’a laissé.

Elena, d’abord rassurante, panique progressivement tandis que le gamin lui dit qu’il voit un homme qui s’approche. Au terme de l’appel, la communication est brutalement coupée, Elena effondrée, et le spectateur terrifié dans son fauteuil.

Une mère animée par la douleur du manque

On retrouve Elena dix ans après, serveuse dans un bar de cette plage française où elle vit depuis. Peu bavarde, elle n’en est pas moins déterminée, depuis tout ce temps, à retrouver ce fils qu’elle n’a jamais revu. Déboussolée, Elena va finir par projeter ce désir de voir réapparaître son enfant sur un adolescent français en vacances avec sa famille, avec qui elle va nouer des liens de plus en plus étroits…

Ce qui remue autant dans « Madre », c’est la façon dont Elena est habitée, en permanence, par le manque de son enfant. Calme et agréable, aimée par son nouveau compagnon, assez populaire sur cette plage qu’elle arpente depuis dix ans, même si certains la jugent « folle », elle n’en demeure pas moins froidement résolue dans sa quête pour retrouver son fils. Et la force de la mise en scène de Rodrigo Sorogoyen est de nous faire adhérer à ce qui habite son héroïne, de la suivre même dans les moments où elle va aller très loin avec ce jeune Français qui aurait l’âge de son fils disparu.

Sorogoyen, gloire montante du cinéma espagnol, nous avait déjà épaté avec « Que Dios nos perdone », âpre thriller qui mêlait enquête policière et religion, puis « El Reino », sombre thriller sur la corruption politique. D’où le qualificatif de « thriller psychologique » attribué à « Madre ».

L’actrice Marta Nieto nous fait chavirer

On se trouve pourtant beaucoup plus près du psychologique que du thriller avec ce nouveau film. Ce qui nous trouble autant, qui nous fascine aussi, c’est ce portrait en abîme de cette mère hantée par un traumatisme, animée par la douleur du manque. Une absence que le cinéaste met en images en alternant gros plans sur son visage et séquences panoramiques de plages où, parfois, la mer se révèle terriblement angoissante — on ne pouvait rêver métaphore plus éloquente.

Mais Sorogoyen n’a pas réussi son film tout seul. Outre un casting de comédiens français tous impeccables — Anne Consigny, Frédéric Pierrot, le jeune Jules Porier —, « Madre » doit beaucoup à la prestation époustouflante de l’espagnole Marta Nieto dans le rôle d’Elena. A coups de silences, de regards, de fulgurances, l’actrice de 38 ans insuffle à son personnage un mélange de désespoir et de détermination qui emporte tout, à commencer par les émotions des spectateurs. Une interprétation rare, sidérante — récompensée aux festivals de Venise et de Séville —, qui nous fait chavirer.

(Reanud Baronian, Le Parisien, publié le 22/07/2020)

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