ALICE ET LE MAIRE

Un maire en panne sèche cherche auprès d’une jeune philosophe un nouveau souffle. Un film lumineux qui réconcilie parole et action d’une façon magistrale.

“SI JE N’AI PLUS MON ARBRE EN FACE DE MOI TOUS LES MATINS, JE PARTIRAI !”, s’emportait Fabrice Luchini dans la scène inaugurale de L’Arbre, le Maire et la Médiathèque d’Eric Rohmer (1993). “Mais tu cries dans le vide ! D’ailleurs, ce n’est pas crier qu’il faut, c’est agir”, lui répondait alors une petite fille assise au pied de l’arbre. “Agir ? Tu te fais des illusions ma pauvre”, concluait l’adulte blasé. Vingt-six ans plus tard, Luchini a justement, peut-être, les moyens de sortir de cette impasse : il n’est plus instituteur écolo vaguement réac, mais maire socialiste de Lyon, dans Alice et le Maire – titre ô combien rohmérien.

Il s’appelle Paul Théraneau, ressemble davantage à Bertrand Delanoë qu’à Gérard Collomb, et connaît un problème sérieux : son esprit est exsangue, embué, en panne sèche pour reprendre sa propre métaphore automobile. Aussi, il fait appel à une jeune intellectuelle, Alice Heimann, pour lui rédiger des fiches, le stimuler, lui redonner le goût de la politique, lui qui a le sentiment de ne plus pratiquer qu’en zombie.

Parler ou agir ? Cette tension, déjà au coeur du film de Rohmer, structure le second long métrage, particulièrement réussi, de Nicolas Pariser. Mais tandis que chez son maître (qu’il eut comme prof de cinéma à la Sorbonne dans les années 1990), les mots sont une ivresse, un flux inextinguible qui finit par se détacher du réel, ils sont dans Alice et le Maire, au contraire, une ancre. Feutrée, contenue, précise, la parole ici fait toujours mouche. Et ce qui intéresse le jeune cinéaste est tout autant le fond de cette parole, ce qu’elle contient, que la façon dont elle chemine, dont elle rebondit, dont elle trouve sa place et fait effet.

Il y aurait beaucoup à dire, plus hélas que ne l’autorise cette critique, sur les idées avancées, toujours de façon organique et non plaquée, par les divers personnages de Pariser. Sur la modestie, sur le progrès, sur la fin du monde, sur la démocratie, sur la récupération de certains tropes de gauche par la droite, et vice versa, c’est une suite de dialogues brillants qui se donnent à entendre (et qui n’ont rien à envier à ceux de The West Wing d’Aaron Sorkin, autre modèle évident avec Tempête à Washington de Preminger). Mais ce qui fait véritablement sa force, encore plus magistralement que dans son Grand Jeu (2015), qui choisissait la ligne claire pour raconter ce qui se jouait dans l’ombre, c’est bien la façon dont ces idées sont mises en scène : comme un ballet, sur une scène concrète et en plein jour, un terrain où la parole, donc, rejoint l’action.

Une question, éminemment cinématographique, innerve ainsi chaque scène : comment trouver sa place ? Elle se pose à Théraneau (un Luchini des grands jours, matois et velouté), qui est tel un Roi-Soleil autour duquel tout gravite, mais qui se demande à quoi il peut bien servir ; à Alice (Anaïs Demoustier, d’une grâce et d’une précision presque intimidantes), féline devant se glisser dans l’agenda du maire, se faufiler entre les intrigues de palais, et trouver de surcroît, quand elle a le temps, un sens à sa vie (très émouvantes digressions) ; mais aussi à Pariser, dont la caméra ne confond pas la modestie et l’impuissance, pour paraphraser son héroïne, et qui touche ici à une forme de classicisme très pur.

Toutes les planètes finiront par s’aligner dans une très grande scène, filmée d’une traite mais sans ostentation, lorsque le prince et la philosophe accorderont leurs trajectoires pour rédiger un discours absolument lumineux sur les enfants perdus de la République. Ce discours ne sera peut-être qu’une illusion, donnant raison au jeune Luchini grincheux devant son arbre. Mais il aura néanmoins, le temps de son élaboration fictive, illuminé nos âmes.

(Jacky Goldberg, Les Inrockuptibles, publié le 27/09/2019)

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