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DUNE

Le monument de la science-fiction devient un blockbuster impeccable et terrassant, prêt à affronter les âges.

 

Que reste-t-il à écrire sur Dune ? Qu’est-ce que vous lirez ici qui n’a pas déjà été écrit ailleurs ? Sur l’oeuvre originale, comme sur ses adaptations, il semble que tout ou presque a déjà été dit. Même sur le film de David Lynch, que plus personne ne déteste (sauf Lynch lui-même, évidemment) et devenu avec le temps un sympathique artefact alien. Tout a été dit -y compris surtout sur ses adaptations qui ont échoué. Aucune autre œuvre de ce qu’on appelle, un peu faiblement, “littératures de l’imaginaire”, ne provoque autant de fantasmes, de désir et d’envie. Une masse énorme qui provoque donc une gravité, une attirance à sa mesure. Pour évoquer Dune, il faut évoquer le cosmique. Face à Dune et à l’énorme quantité de choses écrites dessus, il n’y a effectivement plus rien à écrire, à faire : ce sentiment d’impuissance rejoint le sentiment de découragement face au blockbuster américain (autre terme vaste et flou ; disons le cinéma populaire, grand public, largement friqué, habilement casté), domaine dévasté sur lequel règne Marvel et dans lequel il ne semble plus rien y avoir à faire non plus (exceptions récentes : Alita : Battle AngelTerminator Dark Fate ?). Tout est terminé ? C’est là que Dune arrive. Au terminus du blockbuster, à la fin de l’auteur dans un paysage de cinéma américain où tout devient franchise, Denis Villeneuve s’est enfin emparé du vaisseau-mère.

 

“Les rêves sont les messages des profondeurs”, grogne violemment la voix-off d’outre-espace qui lance le film avant même que le moindre logo apparaisse, au son des basses d’Hans Zimmer. Ce haiku place d’emblée le film dans une tonalité de trip onirique, mais les choses se rétablissent très vite. Des rêves, des visions, des plans dingues de noirceur et de violence, mais au fond, Villeneuve est un classique qui ne veut pas se foirer malgré la liberté créatrice immense dont il aurait bénéficié. En choisissant de couper le livre en deux films, en sous-titrant le logo de son film dans les 5 premières minutes par un “Part One” qui ne laisse aucun doute (la coupure est à ce titre terriblement frustrante), Villeneuve fait le choix de la franchise. C’était ce qui manquait -du point de vue industriel- à Blade Runner 2049, faux film grand public qui était la suite du Blade Runner de Scott qui n’avait jamais été un blockbuster franchisable mais un monolithe SF devenu par les circonstances un réservoir à visions dans lequel les cinéastes allaient puiser à loisir, comme s’ils consultaient un oracle. Villeneuve, héritier de facto du cinéma publicitaire et monumental du Ridley Scott 80’s, a consulté l’oracle Dune et en livre sa version ultimate : on repense constamment au film de Lynch (très fidèle, comme Villeneuve, au roman), mais motorisée pour 2020. Plus belles, plus racées, totalement moins nanardes. Il reste peu de place pour le chaos ou la folie. On fait ici le pari que le Dune de Villeneuve n’effacera pas le souvenir du Lynch, à la différence du Seigneur des Anneaux de Jackson qui a transformé le trip animé de Ralph Bakshi en curiosité cinéphile. Mais si le Dune de 1984 restera comme un rêve, et comme une énième preuve de l’hubris de son producteur démesuré Dino De Laurentiis, le Dune de Villeneuve restera comme une preuve du sens de l’image brutale du brillant réalisateur de Sicario et Premier contact. A l’image de son casting d’Olympiens du box-office (tout le monde, sauf Timothée Chalamet, est passé par Marvel, Disney, Star WarsMission : Impossible ou DC), au top de leur forme, le monument est immense, beau, racé, carré, immédiat, impeccable, terrassant, sérieux, à tel point qu’il faudra sans doute plus d’une vision pour l’encaisser. Pas de paysage plaqué sur fond vert mais l’horizon du vrai (le désert de Jordanie), et des visions parfois hallucinantes -un dialogue entre un père et son fils au milieu des tombes, les murmures des indigènes persuadés de voir dans les colons l’incarnation de leurs légendes, des guerriers d’élite bénis par le sang d’une hécatombe… Du cinéma définitivement brutaliste, un brin figé dans le cadre -qui en cela fait repenser parfois à l’intéressant Immortels de Tarsem Singh- comme un bloc de béton armé à l’état sauvage, comme un message venu des profondeurs.

 

L’oracle a parlé. Dune version 2020 fait le choix de la franchise et de la domination totale. “Nos plans s’étendent sur des siècles”, dit la Révérende-Mère du Bene Gesserit, résumant l’intrigue générale de Dune, soit la création de toutes pièces d’un Elu destiné à dominer la galaxie. Cette remise en cause de l’Elu providentiel est brillamment évoquée dans le film, même si elle ne prendra toute sa dimension que dans la suite de Dune (Le Messie de Dune, le deuxième roman beaucoup plus bref du cycle, est l’épilogue tragique du destin de Paul et pourra donner un film fabuleux). Cette realpolitik du Messie, vue comme une manipulation politique à base de propagande religieuse et d’eugénisme malsain, constitue aussi, en creux, la mise en place de Dune en tant que franchise de cinéma (et de télé, puisque la série prequel Dune : The Sisterhood conçue en même temps que le film est pour bientôt). Oui, grâce à Villeneuve, Dune quitte l’univers des fantasmes pour rentrer dans le monde de la franchise. Ou plutôt l’inverse : nous rentrons dans son monde. Dune : Part One est un manifeste, un pilote de franchise qui affirme que oui, Dune est aussi gros, aussi puissant sur grand écran que Star Wars. Est-ce que cela signifie que Villeneuve quitte lui aussi le cinéma pour ne faire que Dune ? En attendant la série télé, en attendant Dune : Part Two… En attendant Le Messie de Dune et ses suites… Il ne reste peut-être plus rien à écrire sur Dune, mais il reste encore beaucoup à voir.

(Sylvestre Picard, Première, publié le 07/09/2021)

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