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DE SON VIVANT

Plus qu’un film sur la fin de vie, De son vivant est un hommage flamboyant aux deux monstres du cinéma français que sont Catherine Deneuve et Benoît Magimel.

Il y a un mot pour qualifier un enfant qui perd ses parents. Mais il n’y en pas pour une mère ou un père qui subissent la perte de leur fils par la maladie ou l’accident. Et pourtant la peine est inconsolable, le choc est profond, gravé à jamais dans la mémoire du parent. Catherine Deneuve interprète Crystal, une femme élégante, d’un âge certain, qui accompagne avec dignité les derniers mois de son fils, Benjamin. Elle est tout à la fois : une maman attentive, débordante d’affection, une mère possessive et maladroite, une femme courageuse, qui ne se donne qu’une seule ambition, celle de sauver son gamin de trente-neuf ans, de l’inexorable destin qui s’abat sur lui. De son vivant est un film sur la fin de vie. Le sujet passionne les cinéastes depuis longtemps. Mais rarement on aura donné à Magimel et Deneuve l’occasion de mettre la puissance de leur talent au bénéfice d’un tel projet. La caméra s’installe dans un service d’oncologie, au sein d’un hôpital, où un médecin, le docteur Eddé, exerce son métier avec une magnifique humanité.

De son vivant n’est pas un film médical au sens des séries du genre qui s’empilent sur nos petits écrans. D’ailleurs, Emmanuelle Bercot assume les invraisemblances dans un secteur hospitalier que chacun sait ardu et mal financé. Ici, les soignants se réunissent en groupes de paroles autour du médecin chef, évoquent leurs émotions face à la mort de leurs patients, jouent de la musique pour se libérer des tensions inhérentes à leur fonction et prennent le temps d’accompagner leurs malades. Le médecin lui-même est assisté d’une collaboratrice, dans les traits d’une Cécile De France d’une très belle douceur. Il soigne les plaies et les âmes, endossant les rôles du praticien et du psychologue tout à la fois. En fait, ce monde mis en scène par Emmanuelle Bergot est peut-être celui dont chacun rêverait si on devait à son tour être hospitalisé. L’humanité est le maître-mot dans cet hôpital où l’on sait que les remèdes passent aussi par l’écoute, le développement de la confiance en soi et l’accompagnement psychologique. Les familles prennent toute leur place dans un univers complexe et austère où la mort happe tous les jours des patients dévastés par la maladie.

Au cœur de ce récit, il y a Benoît Magimel. S’il était encore utile de rappeler l’immense talent de ce comédien, la cinéaste lui offre une nouvelle fois l’occasion d’exprimer la puissance de son art. Il interprète d’abord un homme qui lutte contre l’évidence du mal et les traitements conventionnels, puis un malade qui cède enfin à la nécessité de se réparer et revenir à l’essentiel de la vie. Benjamin est un homme jeune qui engage un profond travail sur lui-même, cherchant à trouver la lucidité et le lâcher-prise qui sont les seules possibilités qui lui restent pour se réconcilier avec son histoire avant de quitter le monde. Le comédien illumine l’écran. Il n’en fait jamais trop. Il endosse les gestes, les tristesses, les joies d’un humain qui se prépare à mourir. Même le corps change. Les joues se creusent, le torse se vide de toute chair et la couleur des yeux s’éteint. Cette façon d’appréhender la mort sans jamais sombrer dans le ridicule relève purement du miracle.

On pardonnera les excès lacrymaux dans une mise en scène qui se veut parfois un peu trop démonstrative. Emmanuelle Bercot réalise un film dans la lignée de ses œuvres précédentes, où les figures du quotidien se transforment en des héros charismatiques qui redonnent à la vie les couleurs qu’elle mérite. Surtout, elle offre au paysage intérieur de ses personnages, des variations de Bach sur un ton jazzy, ou des tubes connus, soudain ramenés à l’épure d’une guitare sèche. De son vivant est un film qui donne envie d’aimer tout simplement et invite à faire de nos existences un modèle d’humanisme.

(Laurent Cambon, Avoir à Lire, publié le 24/11/2021)

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