Le Royaume-Uni et le travail précaire !

Cinéma le Delta > Actualités > Actus > Le Royaume-Uni et le travail précaire !

SORRY, WE MISSED YOU

Le cinéaste anglais, épaulé par son fidèle scénariste Paul Laverty, dénonce les nouveaux mécanismes d’exploitation et de dislocation de la classe ouvrière. Son film, implacable et poignant, décrit comment la société d’hyper-consommation amplifie et justifie le recours au travail précaire.

Ricky, travailleur précaire en équilibre instable, enchaîne divers boulots. Il tire le diable par la queue. Son nouvel employeur lui fait miroiter l’eldorado du prolo : chauffeur-livreur « franchisé », il sera « autoentrepreneur ». Tout sera à sa charge : camionnette, assurances, remboursements. Déjà victime de la crise immobilière de 2008, de propriétaire devenu locataire, endetté jusqu’à la garde pour se fournir un véhicule, il impose de nouveaux sacrifices à sa famille. Il n’est pas embauché, nuance, il est « embarqué » dans l’entreprise. « Prestataire de services », il sera payé en « honoraires ». Les habits neufs et la novlangue de l’exploitation…

En voiture, Ricky ! « Embarqué », il l’est dans un drôle de manège. Ricky découvre les cadences infernales du « just in time » (juste à temps) qui régit maintenant l’industrie du transport. Ultimes maillons d’une logistique serrée que favorise le numérique en temps réel, les chauffeurs-livreurs ne sont pas à la fête. Les villes leur sont hostiles. Le moindre retard est sanctionné et ne peut se rattraper. Géolocalisés, pistés en permanence, ils cavalent comme des dératés, piégés par les embouteillages, les interdictions de stationner, les erreurs de destinataire et les clients absents.

Comme un hamster affolé, prisonnier d’un temps comprimé qui ne cesse de s’accélérer, Ricky est rongé par le stress de cette course folle. Il bosse quatorze heures par jour, six jours sur sept, humilié par un donneur d’ordre, inflexible et impitoyable, qui justifie son comportement par la concurrence sauvage du secteur. C’est ainsi que roule l’excitant système de l’hyper-consommation dont le commerce en ligne, déclenchant l’impatience, ne fait qu’accroître les dégâts humains. Dans les entrepôts, cette compétition effrénée met en concurrence les uns et les autres, chacun pour sa peau, et brise la traditionnelle solidarité ouvrière. C’est même sa force.

La famille de Ricky se disloque. Sa femme, Abby, aide familiale douce et attentive, est, elle aussi, soumise à ce même régime de rendement horaire qui finit par déshumaniser son travail et la soumet à un rythme intenable, sans aucune compréhension des situations. Seb, le fils, adolescent, rebelle et cynique, part à la dérive, et Liza Jae, la cadette, 11 ans, souffre de la tension accumulée et de la fatigue de ses parents embourbés dans le travail, oppressés, opprimés, dans l’incapacité de redresser la barre.

Les nouvelles formes de la misère sociale

Tourné à Newcastle, dans le nord-est de l’Angleterre, le nouveau film, poignant, de Ken Loach a la puissance et la terrible efficacité d’une lame. Pas un détail, pas un dialogue, pas une situation n’est superflue. Ce cinéaste en colère et indigné filme à l’os, dans le dur. Venu du documentaire, avec le soutien de son fidèle scénariste, Paul Laverty, il persiste à dénoncer un état du monde intolérable qui a trouvé dans l’ubérisation le modèle idéal. Tout est juste, saisissant, implacable, dans cette description acérée de la détresse et des nouvelles formes de la misère sociale. Après les banques alimentaires dans Moi, Daniel Blake, Ken Loach enfonce le clou. Dans un pays, la Grande-Bretagne, qui n’en finit pas de payer les pots cassés du thatchérisme, laboratoire d’un capitalisme dérégulé, il ajoute, à 83 ans, une nouvelle pièce au dossier d’accusation.

Si l’écriture du scénario et le choix sourcilleux des acteurs assurent les fondations d’un bon film, une fois encore, Ken Loach et Paul Laverty posent une solide architecture narrative, avec les scènes humoristiques et de tendresse que sait toujours ménager leur cinéma, politique et empathique. Et le jeu impeccable des comédiens – Ricky (Kris Hitchen, plombier de son état, devenu acteur sur le tard), Abby (la si touchante Debbie Honeywood), Seb (Rhys Stone, au jeu plus subtil que son irritante rébellion de façade), Liza Jae (Katie Proctor, bouleversante de fragilité) et l’implacable Maloney (fascinant Ross Brewster) composent cette variation XXIe siècle, en version plus tragique, des Temps modernes.

(Jean-Claude Raspiengeas, La Croix, publié le 22/10/2019)

Write a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *