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SERRE-MOI FORT

Un film énigmatique et sensible sur une femme qui se répare en fuyant. Mathieu Amalric confirme son indiscutable talent de cinéaste.

 

Ouvrir la page d’un long métrage sur un morceau au piano de Jean-Philippe Rameau, c’est annoncer une œuvre subtile, délicate, tricotée comme une orfèvrerie rare. Mathieu Amalric revient sur les écrans, après son très joli film sur Barbara. Le réalisateur a encore gagné en maturité artistique et en délicatesse. Serre-moi fort ne ressemble à aucun récit cinématographique sur la séparation des familles, et osons le dire, le deuil. Car l’héroïne s’en va. Elle quitte son mari, ses deux enfants, à un moment de la vie où chacun a encore des montagnes à bâtir et des chemins à traverser. Mais elle les quitte. Soudain, elle emprunte la vieille voiture qui dort dans le garage depuis des années et devant laquelle les passants s’émerveillent, et elle prend la route, traverse toute la France où elle souhaite regagner la mer. Elle les quitte, sans un mot d’explication et elle laisse le soin à son mari de mettre des mots sur cette disparition auprès des enfants, afin que l’une poursuive son rêve de musicienne et le plus jeune parvienne à l’adolescence sans trop d’encombre.

Mathieu Amalric attache une importance aux détails. Les liens entre ceux qui restent et celle qui a quitté la maison familiale se nouent à travers des objets. Parfois, c’est un tas de skis qui flanchent dans le garage, c’est un chouchou oublié dans la salle de bain. C’est le piano surtout, dont les mélodies amorcées par la jeune fille se perpétuent dans l’ici et le maintenant de cette mère qui occupe tout l’écran. La musique occupe une place prépondérante dans ce récit fantomatique et mystérieux. Petit à petit, le cinéaste révèle les énigmes posées par son héroïne principale, lui permettant de se sauver d’un état limite, proche de la folie. La progression du récit marque des étapes significatives dans la façon l’héroïne doit repenser son regard sur le monde, son existence familiale et son statut d’épouse.

Le long-métrage est tout entier porté par l’actrice allemande Vicky Krieps. Elle ne force jamais les cris, les sanglots, les émotions. La fragilité se lit dans sa manière d’attraper des verres, de parler à elle-même ou de se laisser abandonner à sa folie. Mais personne ne la juge. Car d’un bout à l’autre du film, elle fait preuve d’une incroyable dignité qui permet à son statut de mère, d’épouse et de femme abandonnée de se penser dans les années qui lui restent. Elle incarne un personnage à la lisière de la folie, qui doit justement frôler les limites de la raison pour faire de son existence un chemin des possibles. Mathieu Amalric lui donne une intensité qui n’est jamais hystérique, ni trop effacée, faisant même oublier le poids de la mise en scène pour donner du champ à l’expression de sa maternité défaite. Il faut saluer les enfants qui traversent les différentes étapes de vie de cette famille en rupture. Ils alimentent les recompositions de cette existence que le scénario complexifie pour mieux lui donner l’épaisseur narrative attendue.

Voilà une expérience de cinéma qui aura attendu 2021 pour sortir sur les écrans. C’est heureux que le Covid n’ait pas plongé le ce long métrage dans l’oubli, car le film signe le retour d’Amalric en tant que cinéaste, qui a résolument gagné en puissance narrative et en grâce. Serre-moi fort est une expérience unique et irradiante.

(Laurent Cambon, Avoir à Lire, publié le 15/07/2021)

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