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EVOLUTION

Kornél Mundruczó et sa coautrice Kata Wéber sondent les résonances de l’Holocauste en trois plans-séquence. Cruellement actuel et intemporel.

 

Au cours de sa carrière, le metteur en scène Kornél Mundruczó a souvent joué avec virtuosité du plan-séquence. Il s’en saisit de nouveau dans EVOLUTION, récit en trois segments des résonances intimes de l’Holocauste au sein d’une famille hongroise, sur trois générations, chaque partie formant un plan-séquence d’une trentaine de minutes. Artificiel ? Évidemment : chez Kornél Mundruczó, le plan-séquence n’a aucune velléité de retranscription du temps réel mais bâtit un récit-monde dans lequel il invite puis emprisonne le spectateur afin que celui-ci se projette corps et âme dans un univers totalement fictif, régi par ses propres règles. Cette entreprise, le cinéaste la mène à ses sommets dès le premier segment, où trois hommes entrent dans une pièce en béton, y vident des bouteilles, frottent les murs au balais brosse. La terreur se lit sur leurs yeux. Aucun mot n’est prononcé. Les gestes sont autant assurés que paniqués et le cadreur fait des merveilles pour gérer les soudaines entrées dans le champ.

 

Que font ces trois hommes ? On ne le saura qu’au bout d’une demie heure écrasante, monument cauchemardesque de représentation à la fois réaliste et symbolique de l’horreur. Comment se relever d’un tel moment de cinéma ? Impossible. Ce qui, finalement, pourrait presque être le but : que faire quand on a filmé une telle horreur ? Que peut-on bien montrer ensuite ? De quoi discuter ? Comment reconstruire ? Tout à coup, la structure d’EVOLUTION se fait propos métatextuel. Car le second segment, plus théâtral, organise la discussion entre une mère et sa fille. On y débat du souvenir, de l’antisémitisme, du poids de l’horreur dans son héritage, de vie et de survie.

 

Mundruczó et sa coautrice Kata Wéber interrogent 80 ans de devoir de mémoire avec en arrière-plan mutique la nouvelle montée des extrémismes. Alors le troisième segment, lui, tente de se projeter dans l’avenir. Plusieurs décennies après, que faire lorsque l’horreur réapparaît ? Aérien, se déployant d’un lycée aux rues de Berlin, d’un appartement à un long cortège d’ados, il rejoint l’expérimentation de PIECES OF A WOMAN en compressant le temps et l’espace. Les identités s’interrogent, se confrontent. On ne revit pas encore tout à fait l’effroi du début mais la haine et notamment celle de soi, attend, tapie dans chaque recoin de nos vies. Et si la seule réponse était un doigt d’honneur en forme d’espoir ? Loin du symbolisme fantastique de WHITE GOD et LA LUNE DE JUPITER, Mundruczó continue le mouvement, initié par PIECES OF WOMAN, de retour à un cinéma plus ancré dans le réel. Il n’y perd ni en puissance des images, ni en pertinence du propos.

(Aurélien Allin, CinemaTeaser, publié le 17/05/2022)

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