L’OMBRE DE STALINE

Un grand film baroque et original qui, à travers les yeux d’un jeune homme, aussi aventureux que journaliste, raconte l’effondrement qui guettait le monde avant la deuxième grande guerre. Sidérant de beauté et de profondeur.

 

On se demande parfois, et sans doute à tort, ce qui fait la différence entre un film de cinéma et un téléfilm. L’ombre de Staline fait la démonstration immédiate que le cinéma ne se contente pas de raconter des histoires. C’est d’abord une aventure qu’un réalisateur engage avec la photographie, la lumière, et l’image. Le long-métrage met en scène un jeune journaliste visionnaire : en quête d’un entretien avec Staline, il va chercher, dans les campagnes glacées de l’Ukraine, une réponse à la grande Histoire qui se joue en Europe et à son propre parcours personnel. Cette quête de la vérité s’entrelace avec un travail cinématographique rare, où chaque objet, chaque plan figure le récit que l’écrivain, qui ouvre le film, compose dans un carnet. Rarement on aura vu un œuvre qui représente si bien l’énergie romanesque. Agnieszka Holland compose là un témoignage vibrant et puissant sur l’engagement des journalistes à raconter le monde tel qu’il est, en prévention du pire, en l’occurrence la manière dont Staline a affamé l’Ukraine, afin de financer son économie industrielle, réduisant ainsi les peuples à l’épouvante du cannibalisme.

 

Georges Orwell écrit La ferme des animaux. Pendant ce temps, Gareth Jones tente de témoigner de l’horreur qui se joue dans les contrées blanches de l’Ukraine. La tentative de dire la vérité se transforme en une vaste fable où les hommes, même les plus éminents, préfèrent se taire ou détourner les événements au profit de leur propre témoignage. En ce sens, L’ombre de Staline décortique à la façon d’un entomologiste la violence de la dictature qui contraint les gens – même ceux dont le but est de raconter l’actualité – à se draper derrière le mensonge, pour se protéger et éviter les scandales qui pourraient nuire à leur carrière. Le mythe d’un Staline moderne, au service d’une Union Soviétique résolument riche, s’incarne à travers la plume des plus éminents journalistes occidentaux, au mépris du combat juste que mène Gareth Jones. Le projet économique de l’Angleterre et de la Russie ne saurait s’abaisser à l’ignominie du réel, jusqu’à faire condamner des ingénieurs occidentaux pris en otage et à laisser mourir de faim un peuple captif.

 

Agnieszka Holland joue sur tous les registres cinématographiques à sa disposition pour témoigner du drame immense de l’Holodomor en Ukraine : elle emprunte le polar, l’aventure, avec ces trains filmés depuis les rails qui déchirent la campagne, le témoignage politique, dans un environnement visuel où elle joue avec les couleurs, le noir et blanc, et la lumière. Le film repose sur un rythme haletant, tout en prenant soin de regarder les objets, de laisser pénétrer la lumière à travers les fenêtres. Les paysages, particulièrement dans l’Ukraine grise et sinistre, semblent émaner d’un tableau de peinture. La réalisatrice ne cherche pas à montrer l’horreur dans sa démonstration la plus brute. Elle utilise le filtre du cinéma, à l’instar de ce correspondant en Russie irresponsable, et pourtant récompensé par le prix Pulitzer, qui travestit la réalité dans une littérature inacceptable. Et pourtant, malgré tout, elle emporte le spectateur du côté de ce jeune journaliste, Gareth Jones, dont on finit par apprendre qu’il se fera tuer pour avoir dénoncé tout haut les pratiques criminelles du régime de Staline.Du haut de ses 71 ans, Agnieszka Holland offre une œuvre de cinéma d’une rare puissance narrative. La cinéaste clôt son propre rapport au journalisme, à l’histoire du communisme en Europe et en Russie, dans un film qui démontre les proximités du cinéma avec la littérature. Mettre en scène Georges Orwell qui écrit l’une des plus grandes œuvres romanesque américaine (La ferme des animaux) relevait de la gageure. La réalisatrice a accompli un saut périlleux dans l’océan poisseux d’une humanité qui préfère, à la vérité, l’illusion du pouvoir et le mensonge de l’Histoire.

(Laurent Cambon, Avoir à lire, publié le 19/06/2020)

Write a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *