LES ÉBLOUIS

Sarah Suco filme une adolescente impuissante face à ses parents embrigadés dans une étrange «communauté». Un premier film fort et bouleversant sur la manipulation psychologique.

Sœur aînée de deux petits frères et d’une sœur, Camille (Céleste Brunnquell), 12 ans, est heureuse de vivre et de s’adonner à sa passion du cirque. Pourtant, elle voit peu à peu ses parents, Christine et Frédéric Lourmel (Camille Cottin et Éric Caravaca), s’éloigner. Intégrer une étrange «communauté» religieuse sous l’influence d’un «berger» en bure de moine et en sandales (Jean-Pierre Darroussin) de plus en plus présent dans leur quotidien. Révélée dans Discount, en 2015, l’actrice Sarah Suco, 35 ans, livre un premier long-métrage maîtrisé, vibrant de vérité, qui a tout d’un grand film. Produit par Dominique Besnehard, il a reçu le prix Célestine au Festival du film d’Helvétie à Berne et celui de la Fondation Barrière.

Les Éblouis – le titre d’abord pressenti était Les Vœux – dénonce l’emprise d’un groupe replié sur lui-même, apparemment inoffensif, censé même être bénéfique pour l’individu, sur une famille nombreuse. La réalisatrice s’est inspirée de faits réels pour écrire un récit effrayant avec le concours de Nicolas Silhol (Corporate) sur l’embrigadement d’êtres humains et la manipulation psychologique dont ils font l’objet. Sous un prétexte fallacieux – «On mène des actions sociales pour les plus démunis du quartier», explique-t-on au père de famille -, la «communauté», pernicieuse, intrusive, commence à guider les choix de la famille Lourmel. D’abord, elle capte la mère, fragile et crédule, qui ne demande qu’une épaule solide sur laquelle se reposer. Proie idéale pour le «Berger», qui prêche pour multiplier ses ouailles. Puis, son mari glisse progressivement, même s’il semble hésiter avant de s’aventurer sur la même voie. La jeune Camille ne désespère d’ailleurs pas de pouvoir compter sur lui pour ouvrir les yeux de sa mère sur la réalité. Mais elle perd progressivement espoir. N’écoutant plus que le «Berger», ses parents lui interdisent les cours de cirque. Une activité que ne bénirait pas le Seigneur…

Sarah Suco, en empathie avec ses personnages, ne leur jette jamais la pierre. Elle est soutenue par une distribution de haute volée, à commencer par Céleste Brunnquell, qui fait ses premiers pas au cinéma. Une révélation. La jeune actrice, qui suit des cours de théâtre dès son plus jeune âge, a l’énergie vitale d’Adèle Exarchopoulos et l’intériorité d’Adèle Haenel. Sélectionnée grâce à une annonce de casting, elle compose magistralement une jeune fille démunie face à un pouvoir démoniaque qui la dépasse. Tout à la fois confrontée à des responsabilités d’adulte – elle doit «sauver» sa sœur et ses frères cadets – et à ses premiers émois amoureux. Ses parents sont au diapason. Camille Cottin est une parfaite «éblouie» et Éric Caravaca campe tout en nuances un mari et père aimant. Enfin, Jean-Pierre Darroussin est inquiétant à souhait.

(Nathalie Simon, Le Figaro, publié le 20/11/2019)

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