LA LLORONA

Avec La Llorona, Jayro Bustamante clôt de façon terrifiante sa trilogie sur les tabous de la société guatémaltèque.

 

Assassin, entends-tu les larmes de la Llorona ? Celle qui depuis toujours pleure ses morts, ses deux enfants qu’elle a dû noyer quand son mari est revenu. La nuit au Guatemala, les coupables, ceux qui ont pêché, tous ceux qui voudraient être absous de leurs crimes, entendent la Llorona pleurer. En adaptant à notre époque ce mythe latino-américain, le réalisateur Jayro Bustamante a souhaité traiter des crimes perpétrés au Guatemala au cours de la guerre civile de 1981. C’est pourquoi le film raconte le procès intenté pour crime génocidaire à un vieux général mourant qui ressemble trait pour trait au dictateur Efrain Rios Montt, responsable de la mort de milliers de civils. Bustamante reconstitue une partie du procès qui eut vraiment lieu au Guatemala en 2013. Il filme sous une lumière granuleuse, volcanique, pleine de cendres, un général coupable qui cherche à se défiler alors qu’à la barre défilent des femmes mayas, venues, sous leur mantille, témoigner des viols dont elles ont été victimes et de la disparition de leurs enfants, frères et maris. Mais l’essentiel de l’action, Bustamante choisit de le situer à l’intérieur de l’opulente villa où se barricade le général auprès de son épouse, sa fille âgée d’une quarantaine d’années, sa petite fille de dix ans et une vieille servante indigène. C’est l’idée forte du film : épouser le point de vue des coupables qui sont assaillis par les cris hors champ des manifestants. Cela donne lieu à des séquences d’un comique glacial et terrifiant (on pense à Haneke) comme lorsque la mère et sa fille, étendues sur les chaises longues de leur luxuriant jardin, essayent de parler des crimes du général et qu’on entend les mots « criminel » et « génocidaire » fuser comme une malédiction autour d’elles. À mesure que ces imprécations diffusent dans l’atmosphère de la villa, le général devient la proie d’effrayantes hallucinations auditives. En utilisant les codes du film d’horreur traditionnel : robes blanches, cheveux démesurément longs, apparitions fantomatiques, Bustamante renoue avec le réalisme magique latino-américain. Dans la lignée de certains cinéastes hispaniques, il poursuit ainsi son exploration et sa dénonciation des grands tabous de la société guatémaltèque. Sauf que, cette fois, en s’attaquant à la mémoire même de son peuple, il a enfin trouvé sa voix de cinéaste : une voix sarcastique et lugubre, mélange étonnant de froide colère et de lyrisme incandescent.

(Frédéric Mercier, Transfuge)

Write a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *