Militant du RN à 20 ans !

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LA CRAVATE

Après La Sociologue et l’Ourson, les deux réalisateurs Étienne Chaillou et Mathias Théry ont suivi le parcours d’un militant du Rassemblement national pendant la campagne présidentielle de 2017, pour en faire un récit de type balzacien. Jusqu’à ce que leur parti pris fasse surgir une autre vérité, celle plus intime de Bastien, et pousse celui-ci à se confronter à sa propre image. Saisissant.

Difficile de renouveler le documentaire politique. Surtout quand on s’attaque à l’ancien Front national devenu Rassemblement national par la magie d’une opération de ripolinage de la vieille boutique de l’extrême droite française. Se faire accepter, trouver la bonne distance avec son sujet, dépasser les « éléments de langage » qui font désormais le quotidien de la communication politique : autant d’obstacles sur lesquels les réalisateurs se cassent régulièrement les dents dès qu’il s’agit du parti des Le Pen, père et fille.

Lier l’intime et le politique

À moins de revendiquer une totale subjectivité de cinéastes, comme le font Étienne Chaillou et Mathias Théry dans ce film atypique qui en dit plus long sur la matrice et les ressorts de l’adhésion à cette formation qu’une longue analyse politique.

Après La Sociologue et l’Ourson, retour subtil sur les clivages à l’œuvre dans le débat sur le mariage pour tous vus à travers la mère de l’un d’entre eux – la sociologue Irène Théry –, les deux hommes ont décidé de suivre la trajectoire d’un militant du Rassemblement national en pleine ascension durant la campagne de 2017. Et de raconter son parcours à la manière d’un roman balzacien. Une façon une fois de plus très personnelle de lier l’intime au politique, « de partir du détail pour comprendre le tout ».

En dépit des difficultés à financer ce projet – « trop naïf » ou « trop surplombant », leur a-t-on répondu –, le résultat est au contraire un concentré d’intelligence et de justesse. Peut-être en raison de la personnalité complexe de son héros, Bastien Régnier. Avec son physique rondouillard, ses cheveux ras trahissant l’ancien skinhead, ce militant de la Somme représente à première vue la caricature du militant du Front national… et précisément de ce que ne veut plus voir Marine Le Pen dans son parti.

À force de dévouement et de gentillesse, Bastien, sous la houlette de son mentor, l’arriviste Éric Richermoz, s’apprête à monter à Paris pour rencontrer les cadres du parti. C’est à ce moment-là que le film commence. Lorsque le militant troque le jean et sweat à capuche pour le costume et la fameuse cravate, comme un symbole de l’image de respectabilité que veut afficher désormais le RN.

Un dispositif à double détente

Mais pour ne pas se laisser piéger par la communication du parti et le contrôle vigilant qu’il exerce sur les images et les paroles de son militant, les deux réalisateurs mènent parallèlement des entretiens « off » avec Bastien pour tenter de mieux comprendre son itinéraire. Ils écrivent alors un récit au passé simple, à la manière des romans du XIXe siècle, qu’ils collent sur les images qu’ils ont tournées.

Puis ils soumettent ce récit à Bastien qui réagit face caméra à son contenu. Un dispositif à double détente qui impose d’emblée la distance indispensable pour échapper à la rhétorique et au vocabulaire du parti. Celui-ci va avoir un autre effet, plus inattendu, en faisant surgir une autre vérité, celle plus intime de Bastien.

Le secret qu’il révèle en cours de route fait tout à coup bifurquer le film dans une autre direction. Pour les auteurs, il s’agit de s’interroger sur les raisons profondes de son adhésion au Rassemblement national ; pour Bastien, confronté à l’image qui lui est renvoyée, de se livrer à un examen de conscience. « Du coup, est-ce que je suis un connard ? », réagit-il après que les réalisateurs ont exposé sans fard dans leur texte les idées nationalistes et xénophobes qu’il défend.

Ses convictions restent bien ancrées, même si les réalisateurs espèrent que le film fera encore évoluer sa réflexion. Partagés que nous sommes entre l’empathie pour ce personnage aux « circonstances atténuantes » et l’effroi des idées qu’il véhicule, le film laisse au final un goût étrange. Même si, comme le rappellent ses auteurs, « c’est une foule de petits gars sympathiques comme Bastien qui alimentent aujourd’hui les nationalismes en Europe ».

(Cécile Rouden, La Croix, publié le 05/02/2020)

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