Copyright Guy Ferrandis

BENEDETTA

Paul Verhoeven a toujours argué que les éléments primordiaux qui constituent la civilisation demeurent le sexe, la violence et la religion. A cette aune, Benedetta semble autant être une prolongation thématique teintée de mysticisme qu’un héritage plastique imparable du chef-d’œuvre méconnu de Verhoeven La chair et le sang. Et bien que cette création violente et âpre, à l’atmosphère putride, soit née dans la douleur d’un cinéaste désabusé, il faut bien avouer que ce long métrage apparaît aujourd’hui comme une réalisation maîtresse du cinéaste, autant que la pierre angulaire d’un modernisme jamais vu jusqu’alors, en ce qui concerne la représentation de la femme au cinéma. Benedetta se veut son pendant subversif et contestataire, comme une cristallisation de la sempiternelle société patriarcale, l’érigeant en martyr d’une communauté féodale autodestructrice, où la figure féminine semble davantage exercer une influence futile plutôt qu’une réelle autorité. Pourtant, Verhoeven a un tout autre projet : réaliser un film qui montrerait comment une nonne dénommée Benedetta Carlini, vraisemblablement dévouée à sa vie de servitude au nom de Dieu, arrive à sublimer son existence et à cerner tous les tenants et aboutissants de son environnement castrateur, aussi instable soit-il, et ainsi user de son aura pour conquérir et dompter son propre corps comme arme de dissuasion contre le dogmatisme religieux et la gent masculine. Sa beauté ravageuse est constamment l’objet des convoitises de sœur Bartolomea, elle-même découvrant sa propre sexualité par le prisme du lesbianisme, voire du messianisme.

La sexualité, autant que l’acte en lui-même, a depuis longtemps fasciné Paul Verhoeven, et, de surcroît, a influencé sa carrière de réalisateur de façon exponentielle. Benedetta édifie cette thématique de manière à interroger habilement le spectateur sur l’identité, l’essence véritable de Benedetta Carlini autant qu’à le questionner sur le consentement et le caractère trouble et insidieux de celui-ci, dans la diégèse du film. On touche ici au point névralgique du long-métrage, la résultante d’une écriture de personnage savamment orchestrée et dosée de bout en bout, car ce qui pourrait relever l’iconographie outrancière se dévoile au grand jour, en tant qu’acte engagé, avant que la passion ne se mêle et provoque la disgrâce de nos protagonistes. Débarrassé des conventions sociales du puritanisme d’outre-Atlantique, Verhoeven nous tisse la métamorphose d’une femme découvrant sa propre identité de genre et son rapport au corps, tout en démontrant sa capacité à s’élever en tant qu’être capable de sentiments, non content de choquer la bien-pensance occidentale avec un humour graveleux salvateur, à la lisière du grand-guignol par intermittences. En effet, Verhoeven prend un malin plaisir, à l’instar d’y personnage d’Elle, où Isabelle Huppert se complaisait à pervertir une crèche catholique avec son obsession saphique, à contaminer les objets de culte les plus sains aux premiers abords, pour les transfigurer à la seule fin d’accomplir le pêché originel.

Ainsi, le sexe, auparavant considéré comme un acte blasphématoire, se mue peu à peu en une passion amoureuse innommable, une cristallisation de la chair au prix du sang. La performance de Virginie Efira, candidate sérieuse au prix d’interprétation féminine, demeure exceptionnelle, arrivant à jongler sur plusieurs tableaux au sein de ce petit jeu d’apparences et de simulacres, avec un regard emprunt de compassion, pouvant à chaque moment basculer dans la plus terrible des jouissances perverses. Benedetta parvient tout du long à sauvegarder cette même ambiguïté salvatrice propre à la filmographie prolifique du réalisateur néerlandais, le visage angélique de Benedetta Carlini se confondant sans grand mal avec la froideur exacerbée de Jennifer Jason Leigh, à travers le rôle de la princesse Agnès dans La Chair et le sang. Paul Verhoeven demeure probablement à ce jour un des cinéastes fondateurs de la spiritualité féminine et signe, avec Benedetta, le testament d’une carrière enragée et délicieusement, intensément provocatrice.

(Julien Rocher, Avoir à lire, publié le 10/07/2021)

Write a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *