Raison ou déraison ?

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Ambitieux et attachant, le beau film du Polonais Jan Komasa révèle l’acteur Bartosz Bielenia en voyou touché par la grâce qui se fait passer pour un prêtre.

La Communion est un film devant lequel on se fait la réflexion qu’un jour probablement, son réalisateur décrochera la palme d’or, qu’il l’ambitionne, et que ça se voit. Sans alors bien distinguer si cette réflexion est le gage d’un talent, un compliment de notre part, ou plutôt le fond du problème, une impression de prêt-à-primer de festival. On laissera à Jan Kamosa, dont c’est le troisième long métrage de fiction, et puisqu’on n’a pas vu les précédents, tous inédits en salles, le bénéfice du doute et la faculté de nous mettre la honte ultérieure avec un film grandiose. Il s’agira en ce cas que la veine d’un Pialat – le Pialat des derniers films (Sous le soleil de Satan, le Garçu), pour citer un nom illustre, à défaut de celui trop discret, pourtant beaucoup plus pertinent en l’occurrence, de René Féret, auquel la Communion fait par instants songer – que cette veine-là se creuse au lieu d’une autre, d’un art très officiel, telle celle d’un Nikita Mikhalkov.

En attendant, ce récit d’usurpation d’identité – un jeune voyou sorti de maison de correction décide de se faire passer pour prêtre dans un village polonais, austère et pieux, où un récent drame de la route a endeuillé des familles inconsolées – cette histoire gagne à mesure qu’elle avance. Après une mise en situation passée en force pour faire avaler les facettes contraires de notre héros, Daniel, sa violence dure, sa ferveur douce, sa passion pour le Christ (Corpus Christi est le titre original du film, beaucoup plus indiqué), pour la drogue, la clope et les filles, l’habit du film finit par faire le moine – le personnage. Or, dans ce journal d’un faux curé de campagne, il y a ce comédien qui incarne Daniel. Ses larmes aux yeux (bleus, même les larmes). Sa dégaine, sa beauté «tête de mort» diaphane, rappelle à la fois celle d’un autre homme-femme à la peau cernée, aux tressaillements translucides, Christopher Walken, et celle d’une femme-homme au regard de fièvre térébrant, la Renée Falconetti du Jeanne d’Arc de Dreyer. Ce Bartosz Bielenia est prodigieux, comme visage, présence raide et fauve, et corps lumineux. Il justifie le film. Ainsi qu’un personnage à ses côtés, lui secondaire, dont on n’imaginait pas la soudaine épaisseur, contrairement à la couture finement brodée d’avance du reste du film : celui du jeune maître-chanteur, ancien codétenu de Daniel, qui en une seule scène, confronté à lui-même, à sa vilenie, par l’homme de Dieu aussi défoncé que lui, fait résonner, parce qu’il craque, qu’il pleure, qu’il se transfigure, des accents de miséricorde dostoïevskienne.

(Camille Nevers, Libération, publié le 03/03/2020)

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