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LE SOMMET DES DIEUX

En sélection officielle du Festival de Cannes 2021, produit par Julianne Films, Folivari et Mélusine productions, Le Sommet des dieux, réalisé par Patrick Imbert est un film d’animation renversant. Remplis d’émotion juste et forte, c’est le voyage d’une vie qui se déroule sous nos yeux ébahis. Critique qui a le souffle coupé.

 

UNE HISTOIRE AU SOMMET

À la base, Le Sommet des dieux est un récit feuilletonnant de Baku Yumemakura paru au Japon entre 1994 et 1997. Il a ensuite été adapté par Jirô Taniguchi, toujours avec l’aide de Yumemakura Sensei, en 5 tomes publié et disponible en France chez les éditions Kana. Le manga s’est écoulé à 380 000 exemplaires, un bon pic dans la vente et la reconnaissance de l’œuvre on va dire. Tombé sous le charme du manga, le scénariste Jean-Charles Ostéro de Julianne Films s’est décidé à produire cette fresque gigantesque avec Mélusine Productions (Le Peuple loup…) et Folivari (Ernest et Célestine…). C’est en trouvant le réalisateur Patrick Imbert et la scénariste Magali Pouzol que tout s’est vraiment dessiné.

Adapter ce monument du manga n’est pas une chose aisée, au contraire, c’est s’attaquer à une montagne ! Les récits, le manga et le film traite de la même histoire, le destin croisé d’Habu, alpiniste chevronné au sombre passé, et celui de Fukamachi, un reporter japonais spécialisé dans les photos d’alpinismes. Un jour, à Katmandou, il croise Habu, tenant dans ses mains l’énigmatique appareil photo de Mallory. Cet appareil apporterait la preuve que Mallory et Irvine ont été les premiers hommes à avoir atteint le sommet de l’Everest en 1924. De cette rencontre découleront une enquête puis une aventure au sommet qui scellera le destin de ses deux hommes.

Fidèle au manga, cette adaptation a demandé quatre ans de travail pour rendre l’irréalisable, réaliste. En s’appuyant sur les magnifiques décors qu’avait posés Jiro Taniguchi, on voit bien que l’équipe du film s’est mise en quatre pour nous sublimer encore plus cette histoire, déjà déroutante. En jouant sur le rapport passé/présent dans un premier temps avec l’enquête, puis avec l’aventure humaine, Le Sommet des Dieux virevolte dans sa narration pour se poser tranquillement. Les dialogues et les voix-off narratives saupoudrent le tout. Pas besoin de trop en faire, la beauté de l’animation rend le spectateur complètement accro à cette histoire.

La trame de fond consistant à retrouver les photos de Mallory et d’Irvine, n’est qu’un prétexte pour le reporter. C’est à travers ses yeux et sa voix que le spectateur suit cette fresque mélancolique et fougueuse en même temps. La recherche n’est qu’une étape, le plus important est de gravir cette montagne avec tous ses défis et aussi surement la mort au bout du chemin. L’histoire dépeint le parcours d’une vie, d’une ambition, d’un rêve et des choix qui ont été faits en dépit de tout. C’est beau et ça prend aux tripes.

ÉMOTION À PIC

Comme dans le manga, la mise en place se fait doucement, prenant son temps. On comprend petit à petit qui sont les personnages et ce qu’ils traversent. Pour Habu, on sent se dessiner un parcours tragique et solitaire. Avec une petite claque au passage pour le spectateur qui regarde ça, pétrifié de terreur quand il gravit les parois, accompagné ou non. La réalisation se veut la plus réaliste possible, même si c’est de l’animation. Et justement même, vu que c’est de l’animation, cela permet de montrer des détails pour être encore plus immergé dans cet univers entre les plans sur les mains, les poinçons, les cordes…

On retient notre souffle à chaque poignée, à chaque montée. On peut être soulagé quand c’est terminé, ou en proie au désarroi quand ça ne se passe pas bien. L’émotion varie au fur et à mesure de l’histoire. Chaque plan est extrêmement bien travaillé. Le travail de documentation a certes été aidé par le manga, mais la réalisation soigne ses plans aériens sur ces chaines escarpées et magnifiques. Tantôt proches des personnages, tantôt en plan très large, les scènes se juxtaposent pour montrer la grandeur des lieux ainsi que leur niveau de dangerosité. Le spectateur vit des pics d’angoisse et en même temps des moments où il n’y a qu’un mot qui vient à la bouche : WOW ! 

La seconde partie du récit après l’enquête et la présentation des personnages est renversante. Il n’y a pas trop de mots pour la décrire, il faut la vivre. Dans la salle de cinéma, sans un bruit (ou, à défaut, devant sa télé), il faut se laisser entrainer dans cette ascension risquée. Il n’y a presque plus de dialogue, très peu de pensée, juste le silence de la montagne et de ses dangers. Les comédiens donnent tellement corps à leur voix qu’on oublie qu’on est dans un film d’animation.

UNE CRÊTE MUSICALE

La réalisation de ce film ne laisse aucun répit au spectateur dans ses phases d’émotions et d’actions. Le tout est sublimé par la musique d’Amine Bouhafa. Ça faisait longtemps que votre serviteur n’a pas eu autant d’émotion en entendant les premières notes de chaque musique dans un film. On peut dire tout ce qu’on veut, mais un film se rythme aussi grâce à la musique. Amine Bouhafa réussit chaque passage musical et renforce l’émotion déjà présente avec les images. Séparément, c’est beau, mais les deux combinés, c’est juste magnifique. 

De plus, Patrick Imbert et son équipe alternent souvent les moments entre action et passage musical, que ce soit avec des chansons ou juste de la pure composition musicale pour donner plus de rythme au récit. Cela leur permet de montrer encore une fois leur incroyable design et leur animation soignée. On est hors du temps, hors sol, pendant quelques secondes, permettant ainsi de prendre un bol d’air animé. Sur la phase d’exploration de l’Everest, la musique est totalement coordonnée aux coups de pioches, de crampons, d’avalanche… avec une montée en apogée quand le but est atteint.  Impossible de rester de marbre devant tant de beauté qui vient de toute part. C’est sensationnel.

RENVERSANT

On ne peut être que dithyrambique tant la qualité d’animation, d’histoire, de musique, d’interprétations des personnages et de dialogue est aussi bien travaillée. Le chara design des personnages à mi-chemin entre celui d’un Européen et d’un Japonais, ainsi que ses attitudes permettent à chacun d’avoir des repères qui lui sont propres. L’idée est malicieuse, car elle permet aux comédiens de trouver le ton juste et de s’en sortir à merveille. Le sound-design vient aussi implanter sa trace dans cette frénésie aventureuse, pile au moment où on l’attend. Et on sent que le travail a été minutieux pour relever cet énorme challenge de représenter une aventure en montagne complètement en animation.

En adaptant le manga du Jiro Taniguchi et de Baku Yumemakura, les producteurs, scénaristes et réalisateur du film ont réussi un vrai tour de force. Ils ont ainsi montré qu’on peut toujours aller au sommet de son art en se dépassant. C’est vertigineux dans tous les sens du terme, on ne sait pas s’ils y ont laissé quelques plumes dans l’aventure, mais en tout cas, ça en vaut le coup, surtout au cinéma. D’autant plus que Le Sommet des Dieux offre plusieurs réflexions passionnantes sur la vie : mais qu’est-ce qui amène une personne à se dépasser, à aller toujours le plus loin possible ?  À quoi ça rime ? La réponse est dans notre cœur, parfois, il n’y a pas de raison, alors autant y aller et peut-être atteindre un autre sommet.

(Flavien Appavou, Écran Large, publié le 25/09/2021)

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