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L’ÉVÉNEMENT

Audrey Diwan adapte L’Événement, le roman autobiographique d’Annie Ernaux, et signe un film percutant, sensible et engagé, avec en son centre la remarquable comédienne, Anamaria Vartolomei.

 

Dans les pages inaugurales de son texte, Annie Ernaux écrit ceci : « Je m’efforcerai par-dessus tout de descendre dans chaque image, jusqu’à ce que j’aie la sensation physique de la « rejoindre », et que quelques mots surgissent, dont je puisse dire : « C’est ça ». » Cet engagement littéraire est aussi celui que tient Audrey Diwan, qui, en une heure et quarante minutes, nous embarque dans une plongée à pic au cœur d’un conflit intime d’une violence inouïe, qu’une loi inepte a fait vivre à de nombreuses femmes françaises jusqu’en 1975 – et que d’autres endurent encore aujourd’hui ailleurs dans le monde.

Après un premier long-métrage, Mais vous êtes fou (2019), dans lequel elle explorait les interactions entre les corps à travers l’histoire d’une famille torpillée par une addiction secrète, l’écrivaine, scénariste et réalisatrice invite le spectateur à suivre de l’intérieur la course contre la montre d’une jeune fille conduite à devoir avorter dans la clandestinité. Nous sommes au début des années 1960. L’avortement, dont le nom jamais ne sera ici prononcé, est interdit par la loi et passible d’enfermement. Mais tout dans la facture sobre de ce film, des décors à la lumière en passant par les couleurs, les costumes, maquillages et coiffures, converge vers la grande idée de ce film, tendu comme un fil : raconter cette lutte pour la libre disposition de son corps au temps présent.

En optant pour le format ramassé 1.37, qui focalise le regard, en plaçant sa caméra toujours à juste distance, et souvent au plus près du visage, de la peau, de la nuque de son actrice ; en structurant son récit tel un compte à rebours, Audrey Diwan réalise un tour de force : rendre organique, concret, palpable ce que représente le fait de mettre fin à une grossesse non désirée (l’impact sur la psyché par la suite mis à part, mais là n’est pas le projet).

Il fallait une femme de cette trempe pour rendre ce parcours de vie universel : Audrey Diwan, par la clarté de sa pensée, son éloquence et son caractère engagé, fait parfois penser à une autre réalisatrice et figure féministe inspirante : Rebecca Zlotowski. L’Événement est un film qui célèbre le désir et le plaisir féminins – et par extension, la créativité naissante chez cette future écrivaine, parvenue à s’extraire de sa classe sociale en sentant naître en elle le goût de l’écriture.

Audrey Diwan ne perd jamais de vue son enjeu : celui de nous faire éprouver, de l’intérieur, ce que vit sa protagoniste. Elle ne cède à aucune afféterie, dépouille ses images, sculpte le relief de ses sons, et fait jaillir ce que le cinéma peut offrir de mieux : la possibilité d’une empathie, pour revenir, à l’issue du générique de fin, à la lumière du jour plus riche et plus ouvert. Il est peu étonnant que des spectateurs tournent de l’œil depuis le début des projections de ce film en avant-premières. L’Événement va bel et bien chercher quelque chose de profond dans nos entrailles. Chez les femmes comme chez les hommes. Et c’est tant mieux : ce film fait le vœu d’un dialogue possible entre les sexes.

Il faut aussi rendre grâce à Anamaria Vartolomei, qui incarne Anne avec un engagement, une présence et une rigueur absolus. Elle est de chaque plan ou presque et accomplit là un travail d’incarnation admirable.

Ce film a obtenu le Lion d’or à la Mostra de Venise. Une récompense juste pour une œuvre qui affronte une douloureuse réalité avec un sens aiguisé du cinéma.

(Anne Claire Cieutat, Bande à Part, publié le 19/11/2021)

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