FACE A LA NUIT

L’Asie, ce continent de toutes les promesses cinématographiques. Alors que Parasite cartonne actuellement en salles, rappelant au passage la formidable et durable vitalité du cinéma coréen, Face à la Nuit se prépare à venir ajouter sa pierre à l’édifice d’un cinéma chinois qui lui aussi a des arguments à faire valoir. Nouveau long-métrage du malaisien Wi Ding Ho, Face à la Nuit s’arcboute sur une narration conceptuelle en trois temps. Précisément, en trois nuits. Trois nuits de la vie d’un homme à trois âges de sa vie, qui ont chacune fait basculer son existence. Trois nuits approchées à rebours, en remontant le temps d’un cran à chaque fois de l’homme d’aujourd’hui vers le jeune garçon qu’il a été jadis.

Un peu à la manière de Steve Jobs (élaboré sur 3 journées clés) ou de l’oscarisé Moonlight (sur trois périodes charnières), Face à la Nuit s’articule donc sur trois instants de la vie d’un homme ordinaire, trois nuits qui à elles seules, vont illustrer sa vie, raconter son histoire et symboliser sa trajectoire dans les ténèbres. S’il n’est pas forcément nouveau dans l’absolu, l’effet rhétorique exploité par Wi Ding Ho est saisissant parce que le cinéaste ne l’utilise pas juste pour jouer les petits malins démonstratifs mais parce qu’il maîtrise avec une excellence admirable ce qu’il produit en terme de narration, de suspens et surtout de profondeur thématique. La première nuit plante un personnage et nous donne une vérité sur lui, la seconde intervient pour la nuancer via un éclairage sur son passé, montrant au passage que chaque semblant de vérité est toujours plus complexe qu’il n’y paraît. La troisième jaillit ensuite pour creuser son histoire et s’interroger sur le poids de l’héritage, du background et sur le déterminisme social. Au final, trois nuits, un homme, trois approches entre l’inquiétant brut, le romanesque émouvant et le tragique déchirant. Trois styles aussi entre le futuriste, le thriller et le drame douloureux. Mais en revanche une continuité, celle d’une sombre mélancolie qui traverse ces époques et les lie entre elles dans ce portrait psychologique à l’insondable tristesse.

Tour de force à l’intelligence rare et précieuse, Face à la Nuit est une merveille d’équilibre entre le drame social et le polar noir avec des appels à la romance et à la science-fiction. Une approche disparate en apparence qui donne lieu à une introspection forte et somptueuse construite sur trois temps tous très différents les uns des autres et pourtant d’une incroyable homogénéité générale. Le festival de Beaune ne s’y est pas trompé en lui décernant son Grand Prix. Face à la Nuit est une impressionnante montée en puissance narrative servie par une mise en scène prodigieuse. L’association des deux et une haute conception du cinéma produit un long-métrage d’une densité foudroyante, qui n’explore pas que la vie d’un homme scarifié par les épreuves mais qui scrute à travers lui, un environnement, une réalité contemporaine. Et en filigrane, des regrets et une amertume qui en dit long sur l’homme et l’humanité d’aujourd’hui. Au terme, Wi Ding Ho nous a donné l’impression d’un immense voyage intimiste dans la folle existence d’un type banal. Étalé sur 40 ans résumés en trois points clés, le scénario réussit le pari de ne jamais se perdre grâce à la finesse et à l’exigence de son écriture millimétré montrant comment un destin peut se bâtir entièrement sur quelques accrocs dans un chemin.

Un véritable choc cinématographique.

(Nicolas Rieux, Mondociné, publié le 10/07/2019)

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