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PIG

Aux vues de son pitch et de la carrière accidentée et généreuse de son légendaire acteur Nicolas CagePig avait tout du sous-John Wick crapoteux. Sauf qu’il n’en est rien, et que le long-métrage réalisé par Michael Sarnoski donne l’occasion au vieux briscard hollywoodien de jouer une sensibilité que lui seul pouvait rendre aussi crédible.

 

COCHONS LES CASES

Rob est un exilé. Affublé d’une barbe hirsute, il gagne sa pitance en échangeant des truffes dénichées par sa laie à un riche fournisseur. Mais lorsque son fidèle animal est enlevé, il fait tout pour le récupérer. À l’heure où les rejetons de John Wick se multiplient comme des lapins, un tel pitch fait forcément sourire. La surprise n’en sera que plus agréable pour les spectateurs assoiffés d’action. En lieu et place de la suite de baston vaguement espérée, ils trouveront un récit âpre, mais juste.

Car là où la saga de Chad Stahelski s’amusait volontiers de son prétexte narratif, Pig l’embrasse complètement, pour en faire le point de départ d’une quête presque spirituelle, au cours de laquelle on rentre progressivement dans la tête d’un héros fascinant. Et la violence chorégraphiée attendue laisse place à une brutalité qui tient plus de la rage, d’une colère dont on va vite comprendre les motivations, aussi absurde soit-elle à première vue. Finalement, l’enlèvement d’un cochon est peut-être aussi grave que prétendu par le protagoniste. Et le long-métrage compte bien nous expliquer pourquoi.

D’ailleurs, ce sont les séquences qui entretiennent le mystère de la violence qui marchent le moins. Au milieu d’un récit qui se démystifie tout seul, elles finissent par faire un peu tache. En effet, les scénaristes Sarnoski et Vanessa Block battent rapidement en brèche l’archétype du héros au passé sombre, dont la dextérité est presque surnaturelle. Rob possède bien ses propres armes, mais quand il dévoile son jeu, il est forcé de se dévoiler lui-même du même geste. Et tous les personnages qu’on rattache à des clichés bien ancrés dans le cinéma américain classique en font de même.

Le casting secondaire se défend donc très bien, en particulier un Alex Wolff toujours aussi parfait lorsqu’il est dépassé par les évènements et un David Knell qui démontre l’espace d’une scène clé la variété de son jeu. Néanmoins, c’est évidemment Nicolas Cage qui bouffe l’écran, non pas parce qu’il se livre à l’une de ses performances hallucinées, mais au contraire parce qu’il se force à la sobriété alors que l’on connait son tempérament. On ne pouvait rêver meilleur choix de casting : le comédien correspond parfaitement à son personnage, autant à travers ses réactions (il renferme une créativité folle derrière un visage fermé) qu’à travers sa carrière.

CIVILISATION ACCIDENTÉE

Stakhanoviste du grand et petit écran, Cage semble s’être volontairement exilé du Hollywood monstrueux, auquel il revient à l’occasion de quelques films d’animation, ici et là. Loin des tapis rouges immaculés, il s’est forgé un petit culte, un noyau d’admirateurs qui le défendent contre les moqueries d’une majorité de méprisants. Avec ce statut, assez unique, en tête, Pig en devient encore plus touchant.

Certes, il est difficile de complètement révéler la beauté du film sans spoiler. Mais se représenter le personnage de Cage comme le punk du monde contemporain, un ennemi de la sophistication mondaine, qui a fini par corrompre ses propres échelles de valeurs, donne une petite idée de son propos. Pig, comme son titre en une syllabe l’annonce, revient sur la générosité des choses simples, grâce à une structure visuelle et narrative dépouillée. Le long-métrage met en scène deux environnements distincts – la campagne et la ville – et un seul microcosme, dont il accentue les ridicules limites en liant son réseau de personnages secondaires.

Les quelques inserts qui ouvrent le film, à première vue dans la grande tradition du cinéma indépendant contemporain, revêtent vite un intérêt plus particulier. Michael Sarnoski filme la forêt comme un espace apaisant, où la richesse nait de l’amitié entre deux êtres vivants bourrus (Nicolas Cage et son cochon, donc), comme un temple de l’essentiel, et la ville comme un enchevêtrement de tunnels souterrains et de faux luxes apparents, qui s’effrite lorsqu’on le malmène un peu, telle une conversation à table, où une voiture de sport un peu trop rutilante.

Jusqu’à une confrontation finale qui achève de détricoter les attendus du film, où la violence est remplacée par le pouvoir de la mélancolie. C’est là que réside sa sensibilité : Rob débarque d’outre-tombe, comme un boulet de canon dans un monde où plus personne n’a les pieds sur terre. Toutefois, il ne ramènera pas tout le monde à la réalité en cassant des bouches, comme dans n’importe quelle série B, mais en laissant transparaître l’humanité de son histoire personnelle.

La manière dont Sarnoski et Block détournent, en connaissance de cause, les codes que toute une frange du public (nous compris) s’apprêtait à retrouver dans leur oeuvre n’en devient que plus pertinente. Rob rappelle à lui seul qu’une belle histoire suffit à ébranler les personnalités. Il fallait oser jouer la carte de l’apaisement avec un tel pitch, et tromper aussi habilement, à dessein, des spectateurs qui en ressortiront pour la plupart agréablement surpris. Y’a-t-il sensation plus satisfaisante ?

(Mathieu Jaborska, Écran Large, publié le 21/10/2021)

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