Copyright Parisa Taghizadeh / Focus Features

LAST NIGHT IN SOHO

C’est peu de dire que le nouveau long-métrage réalisé par Edgar Wright était attendu, au sein de la rédaction d’Ecran Large, mais pas que. Au fil des deux dernières décennies, le cinéaste a accompli un exploit rare : séduire un très large public à la seule force de son style. Ses admirateurs ne seront pas dépaysés. Last Night in Soho embarque Thomasin McKenzieAnya Taylor-Joy et Matt Smith dans une descente aux enfers Londonienne rythmée, dont lui seul pouvait tirer une telle beauté.

 

DO THE WRIGHT THING

Rares sont les cinéastes à imprimer leurs gimmicks dans l’imaginaire collectif, et pas seulement dans les analyses des cercles cinéphiles dédiés, a fortiori au sein d’une culture populaire tout entière tournée vers la narration globale et les questions d’adaptation. Si le style Wright est aussi populaire et aussi identifié, c’est d’abord parce qu’il est accessible, mais surtout entièrement au service du rythme, qualité revendiquée par l’immense majorité des formes de divertissement contemporaines, généralement en vain.

Il aura fallu au metteur en scène une trilogie de comédies et une adaptation de comics pour affirmer ses obsessions auprès d’un si large public. Obsessions qu’il s’est donc permis d’étaler généreusement dans Baby Driver, long clip d’une heure et demie et exposition quasi brute de ses expérimentations.

Désormais, et quelques mois à peine après une escale évidente par le documentaire musical, Edgar Wright n’a plus rien à prouver à qui que ce soit, ni à la critique, qui a encore du mal à se relever de la scène d’introduction de Baby Driver, ni aux spectateurs qui, depuis, n’ont eu de cesse de faire passer ses oeuvres à la postérité 2.0 (Hot Fuzz et Shaun of the Dead regorgent de memes). C’est donc sans surprise qu’ils l’ont vu se lancer dans un projet plus personnel, sans craindre la méfiance de ses admirateurs.

Co-écrit par Krysty Wilson-Cairns, forte d’une bonne expérience avec les formalistes populaires puisqu’elle est passée par 1917 et elle-même familière du quartier éponyme, Last Night in Soho puise beaucoup dans la passion du cinéaste pour la ville de Londres et plus particulièrement pour le Londres des années 1960. Il y largue une jeune femme tout juste arrivée de sa campagne, Éloise, qui y suivra, dans ses rêves, une homologue avec des envies de grandeur, Sandie.

Et sans surprise, c’est sublime. Inutile de tergiverser : les 45 premières minutes du film assènent une claque esthétique cinglante, tant le cinéaste, assisté par une direction artistique monumentale, plonge avec appétit dans ce Soho fantasmagorique reconstitué, dansant et multicolore, où les simples façades de cinéma, révélées dans un panoramique grandiose, sont les plus spectaculaires des visions. Et au milieu de tout ça, il y a Anya Taylor-Joy, au physique taillé pour l’époque, qui y évolue avec une aisance troublante et se métamorphose officiellement en monstre de charisme.

 

LONDON RYTHM

Last Night in Soho dévoile une nostalgie, il la fige sur pellicule, puis sur les rétines de ses spectateurs. Et chez Wright, la nostalgie est évidemment mélodique, chorégraphique. Quoi de plus logique, puisqu’il a avoué s’être initié aux années 1960 grâce aux caisses de 33 tours de ses parents, comme son personnage principal ? Le long-métrage revient donc aux origines de son penchant pour la musique, biais par lequel il entreprend toutes ses réalisations.

Dès les premières minutes, on devine où on a mis les pieds. L’enjouée Éloise (campée par la non moins enjouée Thomasin McKenzie) attend sa lettre d’admission pour une école très convoitée, et elle se retrouve face à face avec une réminiscence du passé, tandis que son vinyle déraille. Le réalisateur résume tout son film en un seul plan, virtuose, puisqu’il circule littéralement et habilement entre les générations, montre une nostalgie aguicheuse, tentatrice… qui vire sur le malsain lorsqu’on y consacre trop d’attention, comme un disque rayé.

Lorsque la jeune fille se retrouve seule, le cinéaste peut laisser le passé l’engloutir, au rythme d’un son d’époque, colorant aussi bien ce fantasme un peu trop réel que les teintes vintages de la photographie de Chung Chung-hoon. S’il travaille avec le rigoureux Steven Price, c’est surtout afin d’organiser une bande originale aux antipodes des « playlist » auxquelles les blockbusters pseudo cool tiennent tant, qui se fond organiquement dans la mise en scène. On n’ose imaginer le temps de préparation – et de montage – de chaque plan, de chaque séquence, à la fois riche en mouvements de caméra vertigineux et en harmonie parfaite avec la musique.

Une maîtrise d’autant plus remarquable que le réalisateur traite forcément en filigrane de sa propre nostalgie artistique, qui se traduit par la présence d’effets classiques et de trucages simples dans l’idée, mais complexes dans l’exécution, qu’il pousse toujours dans leurs derniers retranchements.

De fait, quand s’instaure un jeu de reflet entre ses deux héroïnes, il s’amuse à transcender le lieu commun en démultipliant les miroirs, jouant de leur interactivité et utilisant le décalage pour créer – bien sûr – du rythme dans son montage. De même que lorsqu’il s’adonne à sa passion pour le classique effet du « texas switch » (le remplacement d’un acteur par un autre ou une doublure dans le plan), il le fait au gré d’une danse magistrale, apogée de son exploration sensorielle d’un univers révolu dont il ne vaut mieux pas creuser le vernis.

GI À L’EAU

Tandis que son héroïne se perd dans les troubles tréfonds du Soho des années 1960, le metteur en scène dissémine ses influences dans la deuxième partie du film, entre hommage à tout un pan du cinéma italien, plus particulièrement aux évolutions des carrières de Dario Argento et Mario Bava, et emprunts à un certain classicisme horrifique anglais, si caractéristique de son temps qu’il risque de décontenancer une partie du public plus jeune.

Le jeu de références esthétiques prend peu à peu le pas sur la contemplation béate pour plonger un personnage progressivement éjecté du cruel présent dans la spirale de noirceur du passé. C’est lors de ce furtif glissement tonal que son œuvre montre ses limites, quand bien même le cinéaste continue de proposer quelques plans mémorables, toujours grâce aux reflets. Il finit dans les dernières minutes par s’embourber dans ses astuces esthétiques, quitte à assumer de saturer l’image de couleur.

 

Un dernier acte aux limites du psychédélisme qui conclurait parfaitement la descente aux enfers si la narration, elle aussi engoncée dans des codes précis, ne prenait pas autant l’eau. Asservi à un dénouement extrêmement téléphoné, pour ne pas dire carrément évident, Last Night in Soho passe sa dernière partie à assembler péniblement les pièces de son bien joli puzzle, éparpillées aux quatre coins du film depuis une heure. Dès lors, l’esthétique très giallesque tente maladroitement de justifier une avalanche de flashbacks surexplicatifs, comme si Wright et Wilson-Cairns s’étaient, à l’instar de leur héroïne, fait dévorer par leur nostalgie.

Ironiquement, ils joignent le geste à la parole, mais suscitent surtout une triste frustration chez le Wrightophile averti, qui aurait aimé voir son style s’épanouir sans obstacle. En l’état, le long-métrage finit rongé par ses ambitions. D’aucuns jugeront le réalisateur plus habile avec la comédie ou les histoires simples. D’autres fustigeront un scénario trop sûr de lui.

NOSTALGIA CRITIQUE

Mais ce ne sont pas ces quelques faux pas qui empêchent le film de compléter une filmographie de plus en plus passionnante. Car outre son obsession pour le rythme, il révèle l’attrait de l’auteur pour la thématique de la nostalgie, elle aussi d’actualité.

Déjà dans Le Dernier pub avant la fin du monde, son film le plus émouvant, il faisait un sort à ce doux sentiment. Tandis que ses contemporains le réduisent à un argument de vente dans le pire des cas, un biais d’analyse culturelle dans le meilleur, il le décrit comme une tragédie qui s’ignore, le fardeau, le poison des pauvres hères incapables de s’intégrer à leur monde.

The World’s End choisissait l’angle de l’amitié, son dernier essai celui du poids d’une misogynie dévastatrice. De la même manière que Gary King se retrouvait face à un lui adolescent forcément factice, Éloise assiste à la désacralisation d’une jeune femme dont elle fantasme la vie, et apprend, sans que jamais l’écriture n’y fasse référence explicitement (un miracle, vu la lourdeur de certains rebondissements) à faire le deuil du passé. De tous les passés.

Edgar Wright a beau séduire une population de plus en plus fournie grâce à son style, il impose des thèmes et des idées qui n’appartiennent qu’à lui (malgré la présence d’autres scénaristes), et ce à contre-courant d’une pop-culture qui l’a pourtant déjà largement accueilli en son sein. En dépit de quelques défauts, Last Night in Soho est un véritable film d’auteur, un objet artistique non seulement complet, mais aussi radicalement contemporain.

Pour trivialement résumer les choses, il répond avec splendeur et sensibilité à une question actuellement sur toutes les lèvres : est-ce que c’était mieux avant ? Et sa conclusion est sans appel : non, et gare à ceux qui se persuaderaient du contraire.

(Mathieu Jaborska, Écran Large, publié le 27/10/2021)

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