BLACKBIRD

Ce film d’une grande intelligence évoque le destin, tout aussi extraordinaire qu’ordinaire, de personnes qui tentent de survivre au poids des non-dits familiaux, le temps d’un week-end. Beau, sensible et souvent drôle.

 

C’est sans doute une famille comme les autres, avec ses conflits larvés, ses malentendus, ses joies et ses originalités, sinon que Lily est atteinte d’une maladie incurable et que le week-end où elle invite ses enfants, est le dernier qu’elle passera avec eux. On s’autorise alors toutes les audaces, même de fêter Noël en plein été, de s’offrir les derniers cadeaux avant l’éternité, et de dénouer des non-dits qui étouffent les cœurs. Car la fin est proche. Lily ne voudrait pas céder à la dévastation programmée du corps, elle est entourée d’un homme qui l’aime et ira au bout des désirs de sa femme, même si l’idée de l’euthanasie tétanise certains de ses enfants ou petits-enfants.

Parler de la mort au cinéma est toujours très risqué. Surtout lorsqu’il s’agit d’un film étranger, dont les références culturelles peuvent s’opposer à la représentation sensible que nous, Français, en avons. Le long-métrage de Roger Michell, connu surtout pour ses savoureuses comédies, parvient à créer un récit proprement universel. Parler de la vie qui reste, des ratés de l’éducation est tout aussi osé. Or, Blackbird y réussit fort bien dans une symphonie de larmes, de rires et de paroles. Il est difficile de ne pas s’identifier à cette famille a priori ordinaire, qui compose avec ses joies, ses petits bonheurs, ses coups de gueule et ses échecs dont personne ne ressort complètement indemne. Le film aborde des thématiques très disparates, comme en premier lieu la maladie invalidante, mais aussi la bipolarité, l’homosexualité, le désir d’émancipation sociale, le besoin de reconnaissance, le pouvoir de la médecine sur les gens, sans pour autant tomber dans le fourre-tout encyclopédique. Le cinéaste choisit le lieu unique pour donner vie à la turbulence émotionnelle de ses personnages, avec un talent certain pour la mise en scène des sentiments contrastés et intègres.

Il faut saluer le travail très soigné de la photographie. Les couleurs et la lumière s’incarnent dans des paysages maritimes de toute beauté, et surtout une demeure familiale, très bien filmée, qui endosse presque un rôle de personnage à elle toute seule. La maison sert d’enclos à des passes d’armes entre les personnages, et surtout donne l’opportunité à ces gens de se détester, s’aimer et se réinventer. En dépit du sujet, il y a beaucoup d’humour dans le traitement du récit. Le comique de situation intervient régulièrement et on se prête même à rire de la facilité avec laquelle Lily s’amuse de sa disparition imminente. Traiter de l’euthanasie sur un mode quasi burlesque relève de la gageure. Robert Michell y excelle, avec le talent qu’on lui connaît à faire pétiller la vie. Blackbird est sans doute son meilleur film depuis le délicieux Coup de foudre à Nothing Hill. Il emporte le spectateur dans une histoire tout aussi drôle que tragique où les comédiens, dont l’exceptionnelle Susan Sarandon, s’en donnent à cœur joie. A cela s’ajoute une musique en toile de fond, jamais envahissante, qui se fond dans la mélancolie discrète des personnages.

Voilà donc un long-métrage qui fait la démonstration, s’il en était besoin, qu’on peut s’amuser avec des sujets aussi tragiques que la mort ou la maladie. La grandeur du film demeure le fait que le scénario ne verse jamais dans le mélodrame insipide, tout en ne renonçant pas au respect nécessaire pour les personnages, et que le cinéaste s’est entouré de comédiens qui font un grand honneur au destin malheureux de cette famille ordinaire.

(Laurent Cambon, Avoir à Lire, publié le 21/09/2020)

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