LE VOYAGE DU PRINCE

Dans ce dessin animé raffiné, aux tons élégants et pastel, vous serez conviés au périple d’un vieux prince simiesque échouant en terre inconnue. Découvert par Tom, jeune chimpanzé à l’allure humaine, le Prince est finalement recueilli par deux scientifiques en marge d’une cité fascinante mais dominée par l’Académie, société de grincheux qui se croyait seule au monde…

La sortie d’un nouvel opus de Jean-François Laguionie est toujours un événement. Grand talent français de l’animation, honoré encore récemment au festival d’Annecy, il a mis le pied à l’étrier au hasard d’une caméra banc-titre disponible dans l’atelier de Paul Grimault (Le Roi et l’Oiseau, 1952), lieu féerique qu’il ne quittera plus pendant dix ans. Il conçoit plusieurs courts-métrages, dont un véritable bijou pour adultes, La Traversée de L’Atlantique à la rame, Palme d’or du court-métrage au Festival de Cannes en 1979 (notre bonus en fin d’article). Le long-métrage l’appelle en 1985, avec Gwen, le livre de sable, puis Le Château des singes en 1995, une œuvre qui lui donne quelques regrets, préquel de ce dernier film Le Voyage du Prince. S’ensuivent L’île de Black Mor en 2003 et surtout deux œuvres magistrales : Le Tableau – l’un des plus beaux fleurons de l’animation mondiale – et le très sensible Louise en hiver en 2016.

Profondément humain et écologiste dans l’âme (un point commun avec Hayao Miyazaki), Jean-François Laguionie est un érudit passionné et pédagogue. Dans le Voyage du Prince, la cité des singes est d’une beauté fantastique, rappelant Metropolis de Fritz Lang. Cette mégalopole sortie tout droit du XIXe siècle est l’emblème du modernisme révolutionnaire de l’époque, que l’on retrouve ici stylisée. Période d’inventions et de bric-à-brac en tout genre, elle est aussi l’apanage d’une société que l’auteur décrit comme présomptueuse : « Jamais dans l’histoire, l’Homme ne s’est senti aussi supérieur à la nature et à ceux qui n’étaient pas parvenus, selon eux, au même degré d’évolution. C’est le règne du progrès, des découvertes industrielles, de l’électricité rayonnante et des expositions coloniales où l’on présentait les « sauvages » dans des cages analogues à celles du Jardin des Plantes… »

 

Le discours éclairé du film est ainsi sous-tendu par des questions profondes ne privant jamais le spectateur du plaisir de la découverte ou du divertissement : la lutte entre les singes et la nature, cette dernière prenant toujours l’ascendant, fait écho au besoin perpétuel chez l’Homme de mettre à distance et de freiner les débordements des forêts. En même temps, l’individu se méfie de ses voisins et ses congénères comme de la peste. Étranges paradoxes ? Fuite en avant ? À ce titre, le film offre des instants de drôlerie très astucieux sur les comportements en société ; dans le tramway à l’heure de pointe par exemple, les singes ne se regardent jamais, filant inexorablement vers leurs destins individualistes dans la grande métropole. Idem pour ces scènes magnifiques où Tom et le Prince découvrent une ruche d’activistes débrouillards, champions de méthodes alternatives. Évidemment, personne n’est dupe, c’est bien notre contemporanéité que croquent joyeusement le capitaine Jean-François Laguionie et, comme il se définit lui même, son  « arrangeur-chef d’orchestre » Xavier Picard, coréalisateur du film. Le Maître s’est même fendu d’un « dossier philosophique » pour accompagner les cycles 2, 3 et 4, où l’on retrouve l’analyse à des questionnements simples : qu’est-ce qui nous rend humain ? Pourquoi communiquer ? Vivre avec la différence, abordant le relativisme de la vérité, le mode de vie capitaliste…
Plus encore, la majesté des couleurs, des teintes et des dégradés, la beauté des tracés et des mouvements, soutenus par la partition élégiaque du compositeur Christophe Heral, contribuent à la parfaite réussite de ce spectacle d’orfèvres majeurs.

(Olivier Bombarda, Bande à part, publié le 03/12/2019)

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