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LES PASSAGERS DE LA NUIT

Paris, années 1980 : après “Amanda”, le cinéaste investit le passé au présent et déploie sa sensibilité dans l’intime d’une très belle saga familiale.

 

Sur un plan géant du métro parisien, Talulah (Noée Abita) fait courir ses doigts le long des lignes colorées qui en dessinent les trajets. Ses mains jouent à poursuivre les points lumineux qui s’allument et s’éteignent au gré des stations. Puis, un effet de surimpression fait se rencontrer dans le même plan le visage de la baroudeuse et cette carte d’un Paris souterrain.

L’image a valeur de programme : aux avancées et autres perturbations du trafic parisien répondront les destinées sentimentales d’une galerie de personnages qui, dans un Paris des années 1980, feront l’expérience d’un apprentissage renouvelé. Souvent, Mikhaël Hers a fait débuter ses histoires là où d’ordinaire elles s’achèvent : ce sont des morts dans Ce Sentiment de l’été (2016) et Amanda (2018), une séparation ou du moins l’idée d’une fin (d’une amitié, d’une jeunesse) dans Memory Lane (2010). Mais la fin, chez Mikhaël Hers, plutôt que recroquevillée dans les regrets, s’envisage comme un lumineux et toujours mélancolique chemin de renaissance.

 

Les sentiments dans leurs plus sensibles retranchements

Les Passagers de la nuit suit lui aussi cette logique et s’ouvre sur une crise : Elisabeth (Charlotte Gainsbourg, bouleversante) est quittée par son mari. Après la rupture, cette mère de deux adolescent·es doit réaménager sa vie. Elle trouve bientôt un boulot de standardiste pour une émission de radio dans laquelle Emmanuelle Béart tient le rôle d’animatrice star.

Tous les soirs, des insomniaques y livrent leurs états d’âme. En parallèle, alors qu’Elisabeth ramène au sein du foyer Talulah, jeune fille désœuvrée qu’elle prend sous son aile, Mathias (Quito Rayon Richter), son fils, fait l’expérience du premier amour en même temps que sa mère rencontre un nouvel homme. En réalité, il est inutile de préciser la teneur des péripéties qui jalonnent cette saga parisienne, étalée sur sept années de vie d’une famille bientôt agrandie par l’arrivée d’une jeune fille venue de nulle part mais qui se reconnaîtra en sœur de Pascale Ogier dans Les Nuits de la pleine lune d’Éric Rohmer.

L’émouvante beauté des Passagers de la nuit tient dans le mystère de ces films qui procurent la sensation de voir se transformer à l’écran le geste le plus insignifiant en un vibrant acte romanesque, l’éclosion sublime de petits riens. Sans doute d’ailleurs y a-t-il dans les voix de ces anonymes, qui se confessent chaque soir à visage caché, une très juste évocation du cinéma de Mikhaël Hers, celle d’une écoute, d’une pudeur capable de saisir au plus profond ce par quoi la vie est marquée pour toujours, ce par quoi sont forgés les sentiments dans leurs plus sensibles retranchements.

 

Faire vivre le passé comme un temps présent pour mieux en mesurer la perte

Mikhaël Hers, qui n’a eu de cesse de filmer Paris et sa proche banlieue, nous dévoile ici le XVe arrondissement depuis la tour d’un immeuble, vue imprenable sur la ville, et avec elle, la possibilité de se perdre, à travers les fenêtres du paysage, dans les existences de tout un chacun. Des existences ancrées dans les années 1980, époque à laquelle le cinéaste était encore enfant, et dont le décor a bien sûr la saveur particulière du fantasme d’un temps rêvé, marqué par l’espoir puis la déception d’un gouvernement socialiste.

Mais le vrai bouleversement que procure le film tient dans cette chose apparemment simple qui consiste à faire vivre le passé comme un temps présent pour mieux en mesurer la perte, le vertige de son évanescence. C’est sans doute pour cela que l’œuvre de Hers, toujours empreinte de ce doux spleen ouaté rendu vivant par la texture de la pellicule, est sans âge et ressemble à la description d’un rêve. “Il y avait quelque chose de chaud, d’éternel.”

(Marilou Duponchel, Les Inrockuptibles, publié le 02/05/2022)

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