SOULÈVEMENTS
Thomas Lacoste est un cinéaste, éditeur et essayiste français, dont les activités marquantes sont liées par une volonté de penser et de documenter les luttes politiques et sociales. Surnommé le réalisateur des « ciné-frontières », il a réalisé plus d’une soixantaine de films et entretiens. Il est le fondateur et président de la revue internationale de pensée critique Le Passant Ordinaire, ainsi que des éditions rattachées, La Bande Passante grâce auxquelles, il produit et diffuse ses travaux cinématographiques et ses entretiens. Son œuvre explore de manière récurrente les systèmes de justice et les mécanismes de répression. Comme dans L’Hypothèse démocratique (2022) sur le Pays basque, avec son neuvième documentaire, Soulèvements, Lacoste analyse les mouvements de résistance face à la répression étatique et privilégie une approche collective. A l’instar de son film Notre Monde (2013), où il faisait intervenir un nombre record de 35 intellectuels. Soulèvements est un portrait à 16 voix issues du mouvement Soulèvements de la Terre.
Soulèvements nous offre une plongée unique au cœur du mouvement écologiste français le plus important et le plus réprimé de ces dernières années. Sa singularité réside dans son approche à la fois intime et collective d’un mouvement souvent traité sous un angle purement polémique par les médias traditionnels. Ces trentenaires héroïques (parfois accompagnés de parents déjà paysans ou agriculteurs) sont dans un combat littéralement vital. A Notre-Dame des Landes, Sainte Soline ou encore au Clusaz, iels s’organisent contre l’accaparement des terres et de l’eau et les ravages industriels.
Portrait choral à 16 voix dont le dénominateur commun est la clarté et l’intelligence, Soulèvements donne un visage humain et une profondeur biographique aux membres du mouvement des Soulèvements de la Terre. Tous les témoins du film créent de nouveaux liens avec le vivant et l’expérimentation de modes de vie alternatifs, cherchant à rendre l’avenir « désirable » plutôt que simplement anxiogène.
Lacoste nous révèle la dimension intergénérationnelle de cette lutte, où de jeunes militants côtoient des figures plus expérimentées (comme des paysans actifs depuis le Larzac). Ce qui frappe et galvanise c’est l’affirmation joyeuse et combative de cette résistance. Une puissance d’agir tonique émane de l’action collective nonobstant la violence des rapports de force avec l’état. Ainsi, cet agriculteur qui pleure tant leur monde rural est menacé. Lacoste nous embarque avec une forme d’évidence dans ce monde d’activistes écologiques avec la même grâce que Raymond Depardon dans la Vie Moderne où dix-sept ans auparavant, les paysans étaient déjà en raréfaction, malmenés par une recherche toujours plus grande du profit. Ce documentaire intemporel ressort en ce mois de février ainsi que 4 autres documentaires du grand photographe et cinéaste.
Fidèle à ses engagements précédents sur la justice, Lacoste utilise ce film pour documenter la répression politique et policière à laquelle font face les militants et questionner les découpages établis du politique. Soulèvements est salutaire par sa façon de montrer comment la désobéissance civile devient, pour ces acteurs, un outil de survie éthique face à « l’écocide en cours ».
De superbes plans en noir et blanc nous présentent nos héros dans ces magnifiques campagnes reculées qu’ils ont choisi de refaire vivre et cultiver. Par contraste avec la quiétude de la nature, la déflagration des grenades nous frappe de plein fouet lors des séquences revenant sur ce sinistre 25 mars 2023. Date fatidique où l’État français a criminalisé 30 000 personnes venues défendre un champ en usant de 5 200 grenades.