Copyright Focus Features
BUGONIA
Yorgos Lanthimos met une nouvelle fois en scène Emma Stone, dans un rôle kaléidoscopique.
Après Pauvres créatures, Lion d’or de la Mostra de Venise en 2024, et Kinds of Kindness, sorti en France la même année, Yorgos Lanthimos signe un nouveau long-métrage dans lequel il règle son compte à l’humanité, présentée comme une espèce nuisible, dont il n’y a rien à sauver.
Le film s’ouvre sur les images bucoliques d’une abeille butinant le cœur de très jolies fleurs colorées, sans doute pas très loin de la grande et vieille maison isolée dans laquelle vivent Teddy (Jesse Plemons) et son cousin Don (Aidan Delbis).
Teddy, quand il ne travaille pas dans les entrepôts de l’entreprise pharmaceutique voisine, s’occupe de ses abeilles avec Don. Teddy est un complotiste persuadé que les extraterrestres ont envahi la planète pour s’en prendre à l’humanité. Il organise avec l’aide de Don l’enlèvement de Michelle (Emma Stone), sa patronne, qu’il soupçonne d’en être une. Commence alors, dans la cave de la maison de ce duo de bras cassés, une folle séquestration.
Avec ce nouveau long-métrage, Yorgos Lanthimos pointe la dangereuse instabilité de notre monde contemporain à travers le portrait d’un homme fracassé, qui cherche des réponses aux événements tragiques qui jalonnent sa vie depuis l’enfance, dans des théories extravagantes.
Dans sa paranoïa, alimentée par les nouvelles alarmantes sur l’état de la planète, mais aussi et surtout par la situation de sa mère, dans le coma après avoir participé à des essais cliniques orchestrés par l’entreprise pharmaceutique dirigée par Michelle, Teddy a échafaudé à partir d’informations qu’il glane sur la toile une folle théorie sur une conspiration fomentée par des extraterrestres, des « Andromédiens ». On pourrait en rire si ses obsessions ne le poussaient pas à commettre des actes violents.
Comme dans un rêve
Ce nouveau film du réalisateur grec est un remake de Save the Green Planet!, un film sud-coréen sorti en 2003. À partir du scénario réécrit par Will Tracy à la demande d’Ari Aster, producteur du film, Yorgos Lanthimos s’amuse à brouiller les pistes.
Qui est réellement cette patronne d’entreprise cynique, évoluant dans un monde luxueux et aseptisé, incarnation du pouvoir, qui contraste avec celui, crasseux, coupé de la société, mais en connexion avec la nature, de Teddy et Don ? Qui torture qui ? Qui ment, qui dit la vérité ? Les discours officiels sont-ils plus vrais que les élucubrations du pauvre Teddy, dont les théories et les méthodes sont folles, mais la colère légitime ?
On s’y perd, comme on se noie aujourd’hui dans un monde pris d’une folie nourrie par la profusion et la confusion des messages qui affluent sans cesse jusqu’à nous. Une violence, aussi, dans les rapports humains, qui perturbe, et conduit, comme c’est le cas pour Teddy, à chercher un sens à tout ce foutoir dans des théories conspirationnistes. « Tant de gens, aujourd’hui, ont le sentiment d’être totalement invisibilisés et mis au rebut », souligne le réalisateur.
Dans cette confusion, l’espèce humaine, qui a tout bousillé sur son passage dans un rapport au monde en surplomb, utilitariste et cynique, mérite-t-elle de continuer à habiter cette belle planète où butinent les abeilles pour perpétuer la vie ? Le film tranche, en se refermant sur une scène de cinéma aussi belle et comique qu’un rêve, qui clôt le bec à toute tentative de figer le monde dans une seule et unique vérité (et qui mérite l’Oscar du plus beau tricot de l’histoire du cinéma).
Emma Stone, royale
On retrouve dans ce nouveau long-métrage du réalisateur grec toutes ses obsessions : le pouvoir, sous toutes ses formes, le corps, souvent maltraité, des personnages fracassés, en quête de réparation, mais aussi la question du bien et du mal, avec ici la figure de Don, en apparence soumis, presque simplet, mais qui semble être le seul à s’interroger.
« Don est l’âme du film et sa boussole morale », explique Yorgos Lanthimos dans la présentation du film. « Il incarne le regard du spectateur, car il est constamment en proie au doute. Il remet sans cesse la situation en question, mais il demeure très loyal envers Teddy et ne veut pas lui tenir tête. Pourtant, quelque chose chez Don lui dit que ce qu’ils font est peut-être répréhensible. »
On retrouve également la signature cinématographique du réalisateur grec, avec une mise en scène qui bat dans une rythmique syncopée, avec une esthétique travaillée en détail pour nourrir le propos, des costumes aux décors, en passant par le son, et l’image, ici magnifiée par un tournage en format du VistaVision, qu’il met au service de la beauté autant que de la laideur.
Le réalisateur met en scène les douleurs et la psyché de Teddy dans un noir et blanc de tragédie, qui contraste avec le naturalisme d’autres scènes du réel dans lesquelles on comprend en sous-entendu que la vie ne l’a vraiment pas épargné. Après La Favorite, Pauvres créatures (qui lui a valu un Oscar en 2024) et Kinds of Kindness, Emma Stone est tout bonnement royale dans cette nouvelle collaboration avec Yorgos Lanthimos.