Copyright Vague Notion 2024 – MUBI – Yorick Le Saux

FATHER MOTHER BROTHER SISTER

Sans tomber dans un vain exercice de style, Jim Jarmusch signe avec ce triptyque un très beau long-métrage, sensible, drôle et mélancolique, sur cet étrange objet qu’est la famille.

 

Six ans après The Dead Don’t Die, un film de zombies avec Iggy Pop, Jim Jarmusch est de retour dans un registre plus réaliste avec un film à sketches sur la famille. Le réalisateur américain a confié fin décembre avoir l’intention de déposer une demande pour obtenir la nationalité française. « Je voudrais avoir un autre endroit où je puisse m’évader des États-Unis », a-t-il déclaré dans une interview à France Inter.

 

Chapitre un. New Jersey. Le père, un vieux roublard excentrique incarné par Tom Waits, met un peu de désordre dans sa maison isolée, campée au bord d’un lac, avant l’arrivée de ses deux sérieux enfants, Jeff et Emily (Adam Driver et Mayim Bialik), inquiets de savoir s’il ne manque de rien.

 

Chapitre deux. Dublin. La mère. Une vieille dame élégante et raffinée (Charlotte Rampling), autrice de romans à l’eau de rose, dresse sa plus jolie table à l’occasion du rituel « tea time » annuel avec ses deux filles, Timothea et Lilith (Cate Blanchett et Vicky Krieps) diamétralement différentes.

 

 

Chapitre trois. Le frère et la sœur. Après la mort accidentelle de leurs parents, un couple de soixante-huitards « bohèmes », Jannette et Skye (Luka Sabbat et Indya Moore), frères et sœurs jumeaux (comme la mère du réalisateur) se retrouvent pour une ultime visite dans l’appartement familial parisien de leur enfance.

 

Jeu de dupes

Les enfants ont quitté le nid, sont devenus adultes, ont emprunté leur propre chemin. Les parents eux aussi se sont émancipés de leurs enfants. Que devient la famille une fois les enfants devenus adultes ? Quelle est la nature des liens qui les unissent ? Que reste-t-il de l’amour prodigué dans l’enfance ? Que sont devenues les relations entre les parents et les enfants ou les liens fraternels ? Qu’a-t-on encore à se dire, à partager ? Jim Jarmusch met en scène cette comédie familiale en s’arrêtant sur un moment précis partagé par ceux qui autrefois faisaient famille.

 

 

En trois chapitres parfaitement ficelés, Jim Jarmusch parvient à peindre avec délicatesse et humour la famille. En quelques scènes quasi en huis clos pour chaque histoire, il dessine les non-dits, les mensonges tacitement acceptés, la place que chacun a pu occuper dans la famille, dans la fratrie, suggère ce qui a été transmis, reçu ou rejeté.

 

La famille apparaît comme un petit jeu de construction où chaque pièce joue son rôle pour faire tenir un semblant d’édifice. Un jeu de dupes dont émane cependant une forme de tendresse et d’amour.

 

 

On retient que les liens fraternels sont vivaces, qu’une complicité persiste entre un frère et sa sœur, entre deux sœurs, tandis que les parents semblent être devenus des « étrangers » pour leurs enfants, comme si le chemin commun avait été une parenthèse dans la vie des uns et des autres.

 

« Un monde fragile »

Tous adultes, parents et « enfants » ne sont pas dans les mêmes espaces-temps. Jim Jarmusch (72 ans) en profite pour filmer le temps qui a passé, en dessinant des personnages dans l’automne de leur vie. Dans le chapitre trois, c’est à travers le regard des enfants qu’il dresse le portrait d’un couple, dont une part de leur vie, comme pour les autres, continue à leur échapper. Le film est aussi l’occasion pour Jim Jarmusch de dresser en arrière-plan, le portrait d’un « monde fragile ».

 

 

Une bande originale trois étoiles, un casting pareillement étoilé, des très beaux décors et costumes, dont il peaufine les cadres et les harmonies colorées… Dans une mise en scène soignée, qui joue la complicité avec le spectateur, Jim Jarmusch pointe les paradoxes de cette entité si familière et si complexe qu’est la famille.

 

Jarmusch scrute sa matière dans un savant mélange d’humour et de mélancolie. Par petites touches, dans les silences et les regards gênés, dans la perfidie d’une remarque lâchée avec désinvolture, dans certains gestes esquissés, d’autres retenus, il traque cette subtile alchimie qui lie en même temps qu’elle oblige à une certaine distance la relation que l’on entretient avec les membres de sa famille.

 

Le réalisateur renoue avec le film à sketches, déjà expérimenté (Night on Earth en 1991 et Coffee an Cigarettes en 2003), ici dans une variation en triptyque, en trois mouvements pour mieux creuser son sujet. Le facétieux réalisateur jette des ponts entre les trois histoires avec des motifs qu’il s’amuse à décliner, à l’image ou dans les dialogues : des vêtements assortis là où rien ne s’accorde vraiment, les splendides portraits en travelling de ses personnages, incarnés par des comédiens qu’il bichonne, des skaters au ralenti comme des anges qui passent, l’eau… Le style de Jarmusch tient à cette élégance, à cette poésie du concret, qu’il distille à la fois dans la forme et dans le fond.

 

En salles en ce tout début d’année 2026, le nouveau film de Jim Jarmusch, drôle et tendre, tombe à pic pour digérer en souriant les fêtes familiales de fin d’année.

(Laurence Houot, FranceInfo Culture, publié le 03/01/2026)

Écrire un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *