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BAISE-EN-VILLE
Quatre ans après le formidable Grand Paris, Martin Jauvat revient avec un deuxième long-métrage plus ambitieux dans ses moyens de production, mais où l’on retrouve le style unique de l’auteur de comédies les plus prometteur du moment.
À l’évocation du terme « film de banlieue », les premiers stéréotypes qui, bien souvent, surgissent à l’esprit, sont composés de blocs d’immeubles en béton, de trafic de stupéfiants et de violences policières – dont s’emparent des films allant de La Haine aux Misérables en passant par Banlieue 13 et Ma 6-T va crack-er.
Invité en 2022 à présenter un film dans le cadre de la « Cinémathèque idéale des banlieues du monde », cycle initié par la réalisatrice Alice Diop au cinéma Le Saint-André-des-Arts, Martin Jauvat a choisi The Truman Show de Peter Weir (1998). Soit l’histoire d’un homme pour qui l’univers se résume à une banlieue pavillonnaire proprette, qui n’est la périphérie de rien. La banlieue ensoleillée du Truman Show ressemble à celle de Baise-en-ville, comme à celle de la plupart des comédies américaines, qui bien souvent se déroulent dans des quartiers périphériques réputés sans identité propre. Glenwood, cité périphérique fictive inspirée de Glendale pour SuperGrave de Greg Mottola ; Preston, Idaho dans Napoleon Dynamite de Jared Hess ; la banlieue cossue de L.A. dans Freaky Friday de Mark Waters, et donc Chelles (77) dans Baise-en-ville.
Comme dans ces classiques de la comédie américaine, Martin Jauvat sublime des environnements ordinaires, transforme un quartier que d’autres auraient qualifié de « sans âme » en terre d’aventure. Ainsi, en prenant le meilleur des comédies américaines, et en y mettant surtout beaucoup de lui-même, le jeune prodige seine-et-marnais continue son exploration amoureuse de cette ville de la grande couronne parisienne où il a grandi et qu’il filme depuis ses premiers courts-métrages. Un environnement peu vu dans le cinéma français : un ensemble de petits pavillons de classe moyenne, ni pauvres ni cossus, où l’on s’ennuie pas mal et que l’on parcourt en voiture. Sauf que Sprite (surnom du héros plein d’entrain joué par Jauvat lui-même et qui rappelle son personnage de Grand Paris) n’a pas le permis de conduire. Ni de travail, d’ailleurs. Encouragé par sa mère (Géraldine Pailhas) à prendre sa vie en main, le jeune homme trouve un job dans une start-up de nettoyage au patron ultra-dynamique (le toujours génial Sébastien Chassagne) et décide de prendre des cours de conduite avec une monitrice un peu brute de décoffrage (Emmanuelle Bercot).
Alors que Grand Paris était un film d’aventures à travers la grande région Ile-de-France, Baise-en-ville s’inscrit davantage dans l’héritage de la comédie et de ses canons plus traditionnels. On retrouve ainsi des situations improbables qui font rire ou sourire, une farandole de personnages hauts en couleur, une jolie histoire d’amour, une ode à la famille et beaucoup d’émotion. Savoureusement écrit dans ses dialogues, Baise-en-ville est aussi une matière en or pour ses acteurs, qui s’en donnent à cœur joie (citons notamment les très bons Anaïde Rozam et William Lebghil) – sans compter les caméos de personnalités moins habituées à être à l’image (dont Michel Hazanavicius en papa à l’ancienne, qui offre à son fiston la fameuse sacoche à dragonne qui donne son titre au film).