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THE MASTERMIND
Malin et rudement bien mis en scène, ce récit d’un braquage de tableaux dans l’Amérique rurale des années 70 est une véritable réussite. Le meilleur des films de Kelly Reichardt.
Le cinéma, particulièrement américain, abonde de récits sur des braquages avec pieds nickelés plus ou moins doués. Le film de Kelly Reichardt emprunte une voie très décalée pour s’engager sur ce chemin sinueux où il est question d’un père de famille moyen, fils d’un père magistrat, qui va organiser un cambriolage de toiles d’un grand peintre contemporain, dans le propre musée de la commune où il vit. En réalité, Mastermind est moins un film de braquage que le portrait tout en tendresse et humour d’un anti-héros qui se confond en maladresses et amateurisme pour mener à bien l’aventure de sa vie.
Il ne faut pas s’attendre à du grand spectacle dans cette fiction où la réalisatrice prend le pari de renverser totalement le genre du cinéma de voyous pour en faire le vrai portrait psychologique d’un homme raté, fin connaisseur en art, qui, sans doute pour résoudre ses propres tourments névrotiques, se jette dans la gueule d’une police locale affamée de délinquants débonnaires et naïfs comme lui. Il n’y a pas d’enquête policière, juste le récit d’un homme qui s’entoure de deux types aussi maladroits que lui pour dérober, quasiment au vu et au nez des gardiens du musée, des toiles réputées, et celui de sa fuite pour échapper à la police. Les médias alimentent avec joie cette disparition qui n’en est pas vraiment une, vouée à un échec prévisible.
Kelly Reichardt avait présenté Showing Up à Cannes en 2022. Elle tente la compétition officielle de 2025 avec une œuvre moins fantasque, plus ancrée dans une réalité de la middle classaméricaine des années 70, qui tente de sortir de la crise économique de l’époque,par le vol de peintures dans un musée de province assez médiocre. Toute la cellule familiale est emportée à ses dépens dans cette entreprise illégale, jusqu’aux enfants qui traînent des heures dans les couloirs de l’espace culturel ou se cachent sous les fauteuils, pendant que le père fomente en secret son prochain coup. L’humour narquois accompagne tout le long le portrait de cet anti-héros, aussi attachant que complètement irresponsable.
Pour autant, le long-métrage, derrière ses airs potaches et ironiques, est imprégné des tensions de l’époque aux États-Unis. On grappille ainsi des images dérobées à la télévision qui témoignent de la gabegie de la guerre du Vietnam, encore très présente aujourd’hui dans l’inconscient mémoriel des américains. La photographie du président Nixon rappelle le contexte dans lequel se déroule le récit, même si finalement le propos aurait pu tout à fait avoir lieu à une époque proche de la nôtre. Malgré le contexte historique qui reste pour beaucoup d’Américains comme douloureux et surtout l’expression de la faillite du modèle impérialiste des États-Unis à travers le monde, Kelly Reichardt dresse un portrait joyeux, rythmé, et enjoué de cette famille qui tente de conjurer la perte de sens dans la vie quotidienne et l’absence de perspectives.
Kelly Reichardt offre une fin réjouissante pour ce film cruel et acerbe. Cette fin s’inspire d’une référence au cinéma de Charlie Chaplin, qui nourrit son objectif de provoquer le rire narquois du spectateur. En réalité, on se moque aussi de nous-mêmes dans des entreprises déconcertantes que chacun tente parfois pour se sortir d’une existence jugée comme trop plate. Elle rend compte aussi de la troublante dépendance des gens dans leur quotidien à une Histoire avec un grand H qui s’écrit malgré eux sur les journaux ou les écrans télévisés, lesquels à l’époque se distinguait des réseaux sociaux qui n’ont que faire aujourd’hui de vérifier les sources de l’actualité et profèrent des contre-vérités.