Copyright 2025 Guy Ferrandis – Le Bureau Films – Les Compagnons du Cinema

L’AFFAIRE BOJARSKI

Les faussaires ont toujours passionné. Faux tableaux, fausse monnaie, ce sont des hors-la-loi mais ils attirent la sympathie. Des Robins des bois aux talents remarquables qui aiment jouer avec la police au risque de se faire pincer. Ceslaw Bojarski est de ceux-là.

 

C’est un personnage mystérieux des années 1950-1960 qui ne connut la gloire que le jour de son arrestation, le 17 janvier 1964. Soixante-deux ans plus tard, presque jour pour jour, L’Affaire Bojarksi de Jean-Paul Salomé – en salle mercredi 14 janvier – est un biopic romancé de cet homme discret qui a fait trembler la Banque de France.

 

L’Affaire Bojarski raconte le destin hors du commun d’un émigré polonais arrivé en France durant la Seconde Guerre mondiale. Avec Reda Kateb, parfait dans ce rôle composé de discrétion, d’entêtements et de mensonges. Pour Jean-Paul Salomé, Kateb était Bojarski : « Je savais qu’il habite les silences. Que seul à l’image, sans dialogue, sans partenaire, il se passerait toujours quelque chose », déclare-t-il sur le site du CNC.

 

 

La vérité du faussaire

C’est une histoire vraie plus fascinante qu’un scénario de fiction. Un fait divers aux accents romanesques dont s’est emparé le réalisateur Jean-Paul Salomé. Une « info géné » digne des pages du France soir d’antan. Au-delà de ce destin hors du commun, le film raconte la grande histoire de France, celle des années De Gaulle. Nous sommes après-guerre, et dans la famille des faussaires et des secrets bien gardés, Jean-Paul Salomé a donc dégoté son personnage.

 

 

Il est ingénieur, il est inventeur et malgré ses brevets ingénieux, il subit échec après échec. La France de l’après-guerre accueille frileusement ces émigrés, pour d’autres taches que les durs labeurs. Pour une reconversion discrète et secrète, il sera « le Cezanne de la fausse monnaie ». Le film suit l’enquête opiniâtre de la police et L’Affaire Bojarski fait le portrait de la France corsetée de ces années-là.

 

Durant seize ans, il fabrique des faux billets. Voici son palmarès. En 1951, circulent en France des fausses coupures de billets de 1 000 francs. Les bleus Minerve et Hercule. Elles sont de fabrication Bojarski. En 1958, des 2 000 francs Terre et mer réputés infalsifiables sont sur le marché. Fabrication Bojarski encore. Et en 1960, chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, ses Bonaparte affolent la vénérable Banque de France.

 

 

Bojarski est un « Polak » pour les Français et son crime de fabriquer une fausse monnaie est une insulte à la République. « Je ne voulais pas forcer le trait, mais le fait qu’il soit immigré polonais, c’est un fondement de l’histoire. » Bojarski payera cher d’avoir défié la Banque de France. Comme on ne touche pas au grisbi, on ne touche pas au Napoléon de la nation. « Le type n’avait rien d’un malfrat ou d’un voyou, la peine est disproportionnée », nous dit Jean-Paul Salomé.

 

Le secret et la solitude

Jean-Paul Salomé s’applique depuis plusieurs films à dévoiler la part d’ombre de ses personnages : dans Le Caméléon, l’histoire vraie d’un imposteur campé par le jeune comédien canadien Marc-André Grondin, ou La Daronne avec Isabelle Huppert qui raconte une flic de haut vol qui se retrouve à la tête d’un trafic de drogue. Souvent ses personnages ont une vie cachée. « Quand une histoire m’attire, je découvre qu’il y a toujours une part d’ombre », nous confiait-il au Festival du film d’histoire de Pessac.

 

 

Avec une réalisation aux allures films noirs des années 1950, et avec un duo impeccable, Reda Kateb et Bastien Bouillon, le flic qui le poursuit, la fiction rend hommage à Bojarski. Salomé sait reconstituer sans faire toc et en filmant au plus près Reda Kateb, le spectateur entre en empathie avec le gentleman faussaire.

 

 

Il travaille seul, sa famille ignore son activité. Le réalisateur, après un long et minutieux travail d’archive, est admiratif des talents de bricoleurs de génie comme l’était Bojarski. « Il a créé toutes les machines – presse, plaques,mélangeur – qui lui servaient à fabriquer ses faux billets. Elles ont été ensevelies dans sa maison par la police, mais il reste les photos et les plans qui m’ont permis de recréer l’atelier dans lequel il travaillait. Il faisait vraiment tout, notamment le papier avec du papier à cigarette OCB et du calque, et l’encre à laquelle il ajoutait de l’aspirine. »

 

Le réalisateur rajoutait pour FranceInfo Culture  : « Ce type aurait pu être un ingénieur, il ne l’a pas été. C’était un inventeur, il ne savait pas se vendre. Ce type n’a pas été un gangster, il a été un faux-monnayeur et finalement, c’est un artiste. En tout cas, en ayant une femme, des enfants et une famille, en menant une vie de famille, celle de Monsieur Tout-le-Monde. »

 

 

Son atelier au sous-sol de sa maison par un geste vengeur sera bétonné, enseveli sous la pierre. Condamné à vingt ans d’emprisonnement, il est incarcéré à la prison de la Santé. Il aurait pu devenir graveur à la Banque de France, tellement son talent est reconnu de tous. Le général de Gaulle, vexé, lui refusera le poste. Mais aujourd’hui, nous confie le réalisateur, au sein du coffre-fort de la Banque de France, se cache « une réserve Bojarski » renfermant les faux billets du faussaire artiste plus vrais que nature. Jean-Paul Salomé a un discret sourire en racontant avoir eu le privilège de visiter cette réserve.

 

 

Un talent, un artiste, à tel point qu’aujourd’hui encore, ses billets fascinent les collectionneurs : en 2015, l’un d’eux a été vendu plus de 7 000 euros. Ainsi, à La Cité de l’économie, nichée au cœur de l’Hôtel Gaillard, à l’occasion de la sortie du film, le public peut observer de près un objet exceptionnel : le faux billet de 100 nouveaux francs signé par Ceslaw Bojarski.

(Christophe Airaud, FranceInfo Culture, publié le 11/01/2026)

Écrire un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *