Copyright Andrejs Strokins

LIMONOV, LA BALLADE

L’acteur britannique Ben Whishaw est époustouflant dans cette adaptation du livre d’Emmanuel Carrère.

 

La recette est suggérée par un ancien poète russe, devenu homme d’affaires. Pour réussir, un écrivain soviétique doit être publié à Paris, retourner en URSS pour être emprisonné et enfin accéder à la célébrité. Avide de gloire, Edouard Limonov a tout connu. Grandeur (modeste) et décadences. Poète méconnu en Ukraine, alors république soviétique, puis exilé, mais pas dissident, fondamentalement communiste, libertaire, romancier et – pour finir – un fasciste va-t-en-guerre qui rêve du renouveau de l’empire soviétique.

 

Comment porter à l’écran un être si entier, si jusqu’au-boutiste, même dans ses excès ? Le réalisateur russe Kirill Serebrennikov fait preuve d’une grande ingéniosité dans la mise en scène […].

 

Sur la forme, le réalisateur russe fait de ce long-métrage une explosion de lumières, de trouvailles scéniques originales et de plans magistraux. La musique est un personnage à part entière, accompagnant le protagoniste dans ses cheminements chaotiques.

 

Sur le fond, Kirill Serebrennikov laisse le public sur sa faim. L’homme politique Edouard Limonov est évacué trop vite. Pourtant, le romancier, devenu chef d’un micro parti ultranationaliste et communiste (le Parti national-bolchévique, fondé en 1993), constitue un cocktail détonnant, utilisé par les autorités russes et dont l’idéologie est toujours présente dans la Russie de Vladimir Poutine.

 

Le réalisateur a préféré se détacher de la vraie personnalité d’Edouard Limonov pour s’attacher à un personnage de fiction. Kirill Serebrennikov insiste sur le fait que son œuvre n’est pas une biographie ou un biopic de Limonov mais une adaptation cinématographique du livre éponyme d’Emmanuel Carrère, qui fait par ailleurs une brève apparition dans le film.

 

Ce film, dont la fabrication a duré cinq ans, est né dans la douleur, rattrapé par la guerre en Ukraine. Pour la partie se déroulant aux États-Unis dans les années 1970, deux quartiers de New York ont été créés à Moscou. Quand l’invasion a commencé, l’acteur principal, Ben Whishaw, époustouflant d’intériorité, a dû quitter précipitamment la Russie. Le tournage n’a repris que six mois plus tard en Lettonie. Le chapitre new-yorkais est le plus réussi, le plus flamboyant. C’est dans une ville délabrée que Limonov se radicalise… et se soumet au capitalisme. Le rebelle devient majordome d’un milliardaire. A-t-il perdu ses illusions ? Limonov est l’architecte et la victime du chaos.

 

Limonov, la ballade, un film éblouissant dans la mise en scène signée par un Kirill Serebrennikov inspiré, mais un peu frustrant sur la dernière partie du parcours d’un utopiste devenu fasciste.

(Mohamed Berkani, FranceInfo Culture, publié le 01/12/2024)

Écrire un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.