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LE MAGE DU KREMLIN

Cette ascension irrésistible au pouvoir de Poutine aux côtés d’un plus qu’ingénieux chargé de communication, Vadim Baranov, est un régal de cynisme et de cruauté. Un très grand Assayas.

 

Poutine ne cesse de le marteler : la Russie doit retrouver son prestige perdu depuis la chute des tsars ou celle de Staline. Tout est dit de sa manière d’envisager le pouvoir qui résonne avec absence de démocratie et autoritarisme. Car l’homme d’État déteste ce qu’il considère comme un décadentisme en Europe, au bénéfice de l’idéal d’un empire russe qui règnerait en main de maître sur son peuple. C’est à peu près le projet sordide de Poutine qui va être amené au pouvoir par un grand manitou de la presse télévisée à Moscou, et surtout un tout jeune producteur en la personne de Vadim Baranov.

 

 

Pendant près de 2 heures 30, Olivier Assayas et son scénariste de génie, l’écrivain Emmanuel Carrère, découpent, à la manière d’un laboratoire, la psychologie redoutable du président russe. Sa conception du pouvoir, ses stratégies guerrières sont passées au peigne fin, lesquels n’ont d’autres intérêts que de procurer l’admiration de ses administrés et l’affiliation du peuple à l’idéal russe. Le résultat est absolument redoutable de cruauté et cynisme. On perçoit la force de persuasion et de manipulation d’un homme qui concentre autour de lui tous les pouvoirs.

 

 

Mais Le Mage du Kremlin n’est pas à proprement parler un film sur Poutine. La fiction historique, inspirée du roman éponyme de Giuliano da Empoli centre son regard sur le conseiller obscur et brillant, Vadim Baranov. Le cinéaste dresse un portrait froid, acerbe, d’un homme qui n’agit pas tant pour sa carrière, que son goût immodéré du pouvoir. La voix glaciale, monotone qu’il emprunte suffit à caractériser la psychologie complexe de l’homme, qui ne recule devant aucun crime pour parvenir à ses fins. En même temps, Olivier Assayas use de beaucoup de précautions et de nuance pour aborder son personnage. Il n’aborde jamais frontalement les conséquences supposées de ses décisions, laissant toujours planer le doute sur l’origine des meurtres, suicides ou arrestations de tous ceux qui gênent le pouvoir.

 

C’est un véritable régal que de retrouver sur les écrans le brillant réalisateur de L’heure d’été. La patte du réalisateur se rapproche plus de son film Cuban Network que son cinéma bourgeois de Fin août, début septembre ou Sils Maria. Tout est d’une précision impressionnante, qu’il s’agisse naturellement de la mise en scène, mais aussi de la photographie ou du cadrage. L’étalonnage révèle une œuvre sombre, teintée d’un gris sinistre, qui renforce l’aspect sordide de l’histoire.

 

Le spectateur ne ressort pas vraiment rassuré de ce long métrage. tant il dépeint l’acharnement insatiable de Poutine, dans la lignée d’un Staline qu’il admire, à imposer son ordre impérial dans le monde. Un double poutinien aux États-Unis serait loin d’atténuer cette inquiétude. On espère que que la réalité sera moins angoissante.

 

Le film n’est jamais brutal. Le fil conducteur constitue le dialogue de vérité entre ce Vadim Baranov et un journaliste, qui pourrait être Giuliano da Empoli. Le conseiller apparaît sous un jour des plus humains, avec sa petite fille qui court entre les jambes et toujours cette voix posée, ces gestes contrôlés qui ne laissent passer aucune émotion. Paul Dano est absolument extraordinaire dans ce rôle scabreux et complexe. Chaque posture, chaque manière de prononcer les mots rendent compte d’un travail de mise en scène et d’interprétation exigeant qui ne laisse place à aucune improvisation. Jude Law qui l’accompagne dans le rôle de Poutine est tout aussi remarquable.

(Laurent Cambon, Avoir à Lire, publié le 20/01/2026)

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