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L’AGENT SECRET

Intelligent, foisonnant, captivant, digressif, drôle, nostalgique, politique : L’Agent secret est un film total qui joue sur les codes et les genres du cinéma. Prix de la mise en scène et du meilleur acteur à Cannes.

 

Brésil, 1977. Un barbu au bon sourire stoppe sa Coccinelle jaune dans une station-service du Nordeste. Là, la chaleur écrase tout. Sous des cartons gît un cadavre, les mouches bourdonnent incessamment. C’est un homme abattu froidement pour un vol de légumes et que personne ne ramasse en ces temps de carnaval, explique le pompiste. Une voiture de police survient ; deux agents vérifient l’identité de l’arrivant, lui cherchent des noises et un moyen de lui extorquer de l’argent. Sur la chemise de l’un d’eux, une tache de sang… En quelques minutes, dans une lumière intense, se disent la beauté et la laideur, la légèreté et la violence, la générosité et la corruption.

 

 

On le sait depuis son premier long-métrage, Les Bruits de Recife, en 2012 : Kleber Mendonça Filho est un réalisateur qui n’a pas son pareil pour prendre des chemins de traverse et raconter son pays, le Brésil, et le monde aussi, avec acuité, lucidité, bonté, fantaisie. Aquarius (2016), ce grand beau film ample et généreux, centré sur une sexagénaire en lutte pour rester dans son immeuble, n’a fait que renforcer cette certitude. Tandis que Bacurau, en 2019, prouvait le talent du réalisateur à mélanger les genres sans jamais perdre le fil d’une narration. À faire cinéma, en somme.

 

Doublement primé au Festival de Cannes 2025 (mise en scène à Kleber Mendonça Filho et meilleur acteur à Wagner Moura), L’Agent secret est un chef-d’œuvre qui plonge dans le passé (la dictature militaire qui imposa ses lois de 1964 à 1985), en adopte la texture (l’image est lumineuse et granuleuse), la posture (il y a du thriller dans cette chronique et réciproquement), pour mieux dire le présent… Car l’Histoire se répète, dans ses pires travers. On pense, bien sûr, à Jair Bolsonaro, président d’extrême droite du Brésil de 2019 à 2023, condamné à vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d’État : sa peine semble, ces jours-ci, vouloir être ramenée à deux ans et a provoqué des vagues de manifestations dans tout le pays. Et le film évoque aussi tous les pays, si loin, si proches, où l’on voit avec effroi la démocratie s’éloigner.

 

Sur un air de samba ou au son de If You Leave Me Now, on suit les pas de Marcelo, chercheur d’université menacé par le pouvoir et des tueurs à gages, qui tente de récupérer son fils de neuf ans pour partir à l’étranger, on arrive dans une pension de famille tenue par Dona Sebastiana, à Recife. Cette épatante vieille dame, aux lunettes de myope et à la langue bien pendue, accueille chez elle tous les réfugiés, marginaux et autres âmes en danger. La force du collectif, l’entraide et l’amitié sont au cœur du récit qui, en trois chapitres et à travers des histoires s’entrecroisant ou se répondant, est constamment chahuté par la corruption sévissant dans tous les arcanes de la société, le racisme, les préjugés de classe et le danger qui guette à chaque coin de rue. Dans ce réel bien inquiétant s’invite aussi le fantastique. À l’Institut océanographique, un requin géant, dans le ventre duquel on a retrouvé une jambe humaine, entretient des légendes urbaines abracadabrantes encore alimentées par le splendide cinéma de la ville, le Sāo Luiz, où Les Dents de la mer de Steven Spielberg fait courir (et s’évanouir) les spectateurs. Des flics sans foi ni loi côtoient des gangsters et des capitaines d’industrie, tandis que des cadavres sont jetés à l’eau et que se balade un chat à deux têtes. Car tout est double ici, même Marcelo, qui s’appelle en réalité Armando. Et si la liesse du carnaval est une soupape pour la population, un gros titre dans un journal révèle qu’il a fait quatre-vingt-dix morts. Toute cette laideur, cette violence qui favorise les nantis au détriment des pauvres gens, qui fait littéralement disparaître les indésirables (intellectuels, homosexuels, etc), pourtant, ne parvient pas à saper tout à fait la beauté de la solidarité. Le pouvoir du lien. Et l’espoir d’un monde « meilleur et moins semé d’embûches ».

 

 

Dans le rôle principal, Wagner Moura (Elysium, la série NarcosCivil War) est d’une présence magistrale de la première à la dernière scène. Opaque et limpide à la fois, campé sur ses bases et ses convictions, il est de tout son corps, de toute son âme, ce combattant sans arme, ni haine. Cet honnête homme… Le film est traversé par des personnages extraordinaires (un Allemand au corps détruit par la torture, interprété par le regretté Udo Kier ; un grand-père et projectionniste débonnaire qui a les traits de Carlos Francisco et bien d’autres encore), des envolées magnifiques, des embardées surprenantes : d’une liberté folle, il nous tient en haleine sans discontinuer, durant deux heures et quarante et une minutes, et nous nourrit d’histoires sans fin et d’images inoubliables. Le générique d’ouverture se lit sur des archives en noir et blanc ; la fin, située de nos jours dans le sillage d’une jeune femme ayant écouté les cassettes audio retraçant l’histoire de Marcelo/Armando, dit la transmission et l’attachement aux lieux. Ancien critique, Kleber Mendonça Filho croit en l’humain et au cinéma. On le ressent à chaque image.

(Isabelle Danel, Bande à Part, publié le 16/12/2025)

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