Copyright 2025 CJENM ARP

AUCUN AUTRE CHOIX

Entre Hitchcock, Bong Joon Ho, Tarantino et Jacques Tati, ce nouveau long-métrage du réalisateur sud-coréen décortique les affres d’un homme poussé au crime par le déclassement.

 

Pour mettre en scène cette histoire, une adaptation du livre Le Couperet, de Donald Westlake, le réalisateur sud-coréen Park Chan-Wook reprend tous les codes du thriller en y insufflant une veine sociale et une pincée d’humour noir.

 

 

Le film s’ouvre sur une scène de bonheur et d’harmonie : dans le beau jardin de sa belle maison, You Man-su prépare un barbecue pour sa femme et ses deux enfants. Un bon travail dans une usine à papier, une jolie femme qui l’aime et le respecte, deux beaux enfants, deux beaux chiens… You Man-su savoure son bonheur.

 

 

L’ingénieur est donc d’autant plus sous le choc quand on lui annonce quelques jours plus tard son licenciement à la suite de la vente de l’entreprise. Dévasté, il déploie tous les efforts possibles pour trouver un nouvel emploi, sans y parvenir. Sa vie bascule. Comment payer les cours de tennis pour sa femme, les cours de violoncelle pour sa petite fille, surdouée mais mutique ? Comment éviter que sa femme ne soit obligée de travailler, que son fils file un mauvais coton, comment empêcher la vente de cette belle maison, celle de son enfance, qu’il a réussi à racheter au prix de longues années de travail ?

 

 

Prêt à tout pour retrouver un emploi, préserver son statut social et un bon niveau de vie pour sa famille, il a une idée : supprimer la concurrence. Il invente une fausse offre d’emploi et se met en tête d’éliminer tout bonnement tous les candidats potentiels à un poste qui pourrait lui revenir. Sa tâche s’avère plus compliquée qu’il ne l’avait imaginée.

 

Bricolage et « absurdité tragique »

Old Boy, un thriller récompensé par le Grand Prix à Cannes en 2004, Thirst, ceci est mon sang, une adaptation en version vampirique du roman d’Emile Zola Thérèse Raquin, ou plus récemment Decision to Leave, une dark romance récompensée en 2022 à Cannes par le prix de la mise en scène… Dans ce nouveau long-métrage, où il mêle à la fois le film social, le thriller, et la comédie, Park Chan-Wook creuse sa signature cinématographique en poursuivant son travail sur le genre.

 

 

En dressant le portrait d’un homme touché par le chômage, le film pointe la brutalité des rapports sociaux dans une société sud-coréenne conditionnée à la réussite, qui, confrontée à la crise, s’est polarisée. You Man-su, privé de travail, est aussi privé de dignité. Une situation qui, pense-t-il, ne lui laisse « pas d’autre choix ». Si d’autres, au chômage comme lui, se laissent aller et sombrent dans la dépression et l’alcoolisme, lui ne renonce pas. Même si le meurtre se révèle à l’usage être une tâche beaucoup plus compliquée et laborieuse que ce qui nous est habituellement donné à voir au cinéma, You Man-su reste concentré sur sa mission, semblant oublier complètement l’aspect immoral de son entreprise.

 

 

Le réalisateur joue le décalage entre les difficultés matérielles, ajoutées à l’amateurisme, à la maladresse, aux incertitudes de son héros, et une mise en scène spectaculaire, hitchcockienne, avec des cadres, une esthétique, une musique, et un montage dignes des plus grands classiques du genre. « Le livre n’est pas franchement comique, mais j’ai pensé qu’en exagérant la bêtise de Man-su, je pouvais renforcer le message. Je voulais vraiment mettre en valeur l’absurdité tragique de ses idées et la manière dont il les met en œuvre », explique Park Chan-Wook, qui s’empare, après Costa-Gavras en 2005, de ce roman noir.

 

 

Ce décalage, mis en scène avec humour, permet de sortir le personnage du stéréotype du tueur, de le ramener à sa condition d’homme, misérable et pathétique, prêt à tout, y compris à faire fi de toute morale, pour retrouver son bonheur et sauver sa famille du naufrage. En n’éludant pas son aspect technique, artisanal, le meurtre apparaît également dans sa plus simple expression, désacralisé, et sordide. Une réalité juxtaposée à une autre, empreinte de beauté, celle des paysages, des jardins, celle des notes qu’une petite fille, enfermée dans le silence, dessine en forme de points de couleurs sur une feuille de papier avant de les faire vibrer sur son violoncelle.

 

 

Avec ce savant mélange des genres, le film, très réussi, sert un propos sérieux, profond, sur la condition humaine et la brutalité d’un monde, pourtant si beau, en perdition.

(Laurence Houot, FranceInfo Culture, publié le 08/02/2026)

Écrire un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *