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UN JEUNE CHAMAN

Sensible portrait d’un jeune homme au destin particulier, ce premier film de la jeune cinéaste mongole Lkhagvadulam Purev-Ochirest aussi une élégie à la vie et à ses renoncements.

 

Ze est un beau jeune adolescent de dix-sept ans, il vit avec ses parents et sa grande sœur au cœur du quartier populaire de yourtes d’Oulan-Bator, capitale de la Mongolie. Il est aussi chaman. Cette double identité – tout à la fois lycéen et médiateur mystique entre les vivants et les morts – le constitue au sein de sa famille comme de sa communauté. À la fois ancré dans le monde contemporain et la vie spirituelle, Ze porte avec une aisance naturelle ses différents masques, presque par automatisme, comme si toute sa vie, déjà, était tracée.

 

Jusqu’au jour où il croise le regard farouche de la jeune Maralaa, atteinte d’une grave maladie cardiaque. Il se retrouve désemparé face à cette jeune fille rétive à ses pouvoirs. Quelque chose bascule en lui, dans sa foi et son cœur éperdu. Devant nos yeux, il devient un jeune homme amoureux pour la première fois de sa vie. C’est toute la beauté du film que de nous dévoiler cet amour naissant entre deux jeunes déjà marqués par la vie. Tels les deux amants perdus de Ingmar Bergman ( Harry et Monika dans Monika, 1953) ils s’échappent de leurs yourtes pour s’exiler, le temps de leurs émois, dans les quartiers commerciaux de la ville. Au cœur des édifices modernes, où les hauteurs des bâtiments les entourent, les amoureux partagent enfin l’insouciance propre à l’adolescence. Plus de soixante-dix pour cent de la population des moins de trente-cinq ans vit dans les quartiers des yourtes ; et pour Ze et Maralaa (interprétée par Nomin-Erdene Ariunbyamba) les centres commerciaux comme les bars de nuit deviennent leurs espaces de liberté, hors monde et hors famille.

 

Dès lors, la caméra semble s’envoler, elle s’émancipe du rituel et du cadre familial, à l’image de ces jeunes corps qui se découvrent, entre rires et doigts mêlés, jusqu’au désir charnel. Cette première fois n’a rien de glorieux, elle est même hésitante et appliquée. Le désir s’apprend, l’amour aussi ; et la cinéaste a su renoncer à une imagerie fantasmée pour nous raconter l’ordinaire, entre émerveillement et désillusion. Car ici, il ne s’agit pas d’une relation banale. La mélancolie et la mort planent sur Ze et Maralaa.

 

Chaman et lycéen modèle, Ze traverse enfin, pour la première fois, sa crise d’adolescence. Il lui faudra vivre toutes les facettes de ce premier amour, jusqu’au déchirement, pour qu’il réussisse à retrouver son équilibre. Saluons ici l’extraordinaire présence du jeune comédien Tergel Bold-Erdene, qui fait ses premiers pas devant la caméra, il a d’ailleurs reçu à la Mostra de Venise en 2023 le Prix d’interprétation masculine Orizzonti.

 

Véritable film d’apprentissage, de la joie à l’amertume, mais aussi au renoncement et à l’éveil d’une conscience, la cinéaste signe pour son premier long métrage, bien plus qu’un récit sur les enjeux entre  modernité et tradition, un grand film sur l’adolescence. Les vertus de la désobéissance rejoignent celles de la transmission, au nom d’un ancrage dans le réel illimité, où tout coexiste, du visible à l’invisible.

 

 (Nadia Meflah, Bande à Part, publié le 23/04/2024)

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