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LES FILLES D’OLFA

Depuis pas mal d’années, la compétition officielle du Festival de Cannes peine à s’ouvrir au documentaire. Néanmoins, la sélection de 2023 est parvenue à faire un effort au travers de deux films hautement singuliers. D’une part, l’éreintant mais passionnant Jeunesse (Le Printemps) de Wang Bing, et d’autre part Les Filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania, et son approche formelle et narrative hybride. Revenons sur l’un de nos coups de cœur de l’année 2023.

 

OLFACTION

Depuis la sélection de La Belle et la Meute en 2017 à Cannes (dans la catégorie Un certain regard), Kaouther Ben Hania s’est imposée comme une cinéaste tunisienne incontournable, qui n’a pas peur des concepts originaux (L’Homme qui a vendu sa peau). Mais Les Filles d’Olfa se démarque encore plus par la seule force de son dispositif documentaire.

 

La réalisatrice y suit la femme éponyme, tunisienne et mère de quatre filles. Sauf que deux d’entre elles (les aînées) manquent à l’appel. Attirées par les préceptes de Daesh, elles ont fui en Libye pour ne jamais revenir. Dès les premières minutes du film, la caméra traduit cette absence comme un tabou à exorciser. Pour ce faire, Kaouther Ben Hania a demandé l’aide d’actrices professionnelles pour incarner les deux jeunes femmes, et ainsi recréer des souvenirs. Olfa a même droit à sa propre doublure, dans le cadre de scènes qui seraient trop douloureuses à revivre.

 

Il y a donc deux films dans Les Filles d’Olfa : la création de cette reconstitution et son making-of. La cinéaste embrasse la gêne évidente des premiers instants face à l’objectif, et face à son procédé hors du commun, comme si elle recomposait une photo de famille impossible. Si elle assume l’artificialité de cette mise en scène théâtrale, c’est pour mieux mêler fiction et documentaire dans un montage trouble. Passée la pédagogie des scènes inaugurales, le long-métrage cherche à décontenancer, à alterner les formes au sein d’un processus créatif sans cesse remodelé, commenté, voire coupé dans ses élans.

 

A priori, le programme est pourtant des plus limpides : en recomposant des scènes de son passé, la famille cherche à combler une béance, à convoquer une catharsis dont la portée thérapeutique est d’ailleurs assumée dans quelques passages-chocs. En réalité, tout cela n’est que la surface du film, que sa caméra gratte à chaque pas de côté, à chaque reprise, à chaque quatrième mur brisé en pleine séquence.

 

RÉPARER LES VIVANTS

Ce qui intéresse vraiment Kaouther Ben Hania, c’est de comprendre l’incompréhensible, de reconstituer une toile d’araignée des plus complexes sans jamais tomber dans le piège d’une réponse prémâchée. Au contraire, le montage en constante évolution empêche le spectateur d’arrêter son avis sur cette tragédie. Les Filles d’Olfa n’est pas un reportage télé, mais bien un drame intime, dont la portée politique le rend soudainement vertigineux. C’est avec beaucoup de tendresse et d’humanité que la réalisatrice capte le regard de ses personnages, et l’innocence bafouée d’une sororité qui subsiste comme elle peut dans la société tunisienne.

 

En passant des années Ben Ali à l’émergence de l’État islamique, le film met en avant un déterminisme social et sociétal, où la place négligée des femmes mène à des questionnements identitaires contradictoires. Mais Ben Hania n’en oublie jamais la responsabilité des individus, et déploie à merveille son dispositif pour donner corps à des êtres brisés, qui ont engendré d’autres êtres brisés.

 

C’est dans le portrait d’Olfa que réside la sève troublante du long-métrage. Si la réalisatrice revient sur le passé de cette femme battue puis mariée de force, son courage et sa soif d’indépendance sont remis en perspective dans le cadre de cette société patriarcale qui l’a conditionnée. Plus le récit progresse, plus la mère de famille intervient dans la reconstitution, jusqu’à diriger les comédiens qui interprètent sa terrifiante lune de miel. Sans jamais forcer son propre point de vue, Kaouther Ben Hania interroge la vérité documentaire, ou plutôt son impossibilité. On peut décemment se demander à quel point Olfa cherche à s’approprier ce passé réécrit, à imposer sa perception du réel.

 

Le film n’est pas dupe et garde le cap, y compris lorsque la matriarche cherche à amoindrir ses actes violents envers ses filles, qui ont pour certains eu un impact évident sur les décisions de ses aînées. Derrière son indépendance revendiquée, Olfa reste le produit d’un système oppressif, qui semble synthétiser les paradoxes de la société tunisienne.

 

De quoi rendre cette magnifique introspection familiale encore plus déroutante et sublime.

 

(Antoine Desrues, Écran Large, publié le 04/07/2023)

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