Copyright 2023, Road Movies, photograph by Ruben Wallach

ANSELM (LE BRUIT DU TEMPS)

Si James Cameron a remis la 3D au goût du jour avec le premier Avatar, l’industrie hollywoodienne n’en a retenu que de mauvaises leçons. Blockbusters à la post-conversion bâclée, appât du gain face à l’augmentation du prix du ticket, tout a été fait pour désintéresser le public de la technologie. Pourtant, certains cinéastes n’ont pas manqué d’employer le relief pour des expériences uniques. C’est notamment le cas de Wim Wenders (Les Ailes du désir, Paris, Texas), qui après avoir sublimé la danseuse Pina Bausch (Pina), décompose et recompose dans Anselm (Le Bruit du temps) l’œuvre de l’artiste Anselm Kiefer. Et c’est magnifique.

 

REAL 3D

On avait presque oublié le pouvoir d’immersion et de fascination d’une grande 3D, pensée et réfléchie. Heureusement, James Cameron a remis les pendules à l’heure avec Avatar : La Voie de l’eau, tout en faisant craindre un soubresaut orphelin pour une stéréoscopie rarement transcendée. Le retour de Wim Wenders vers le format après Pina résonne donc comme une continuation passionnante de ses travaux dans le documentaire, mais aussi comme un renfort salvateur. En quelques minutes, où la caméra s’attarde sur certaines sculptures et installations en extérieur, on comprend en quoi il était essentiel de présenter l’œuvre d’Anselm Kiefer en relief.

 

Cette captation tient à agir comme une clé de lecture, comme l’œil scrutateur d’un art complexe, qui cache justement ses secrets derrière ses couches, ses matières et sa place dans l’espace. Mieux encore, cette douce introduction ne fait pas que donner un nouveau poids au réel. La 3D est bien un trucage de l’image cinématographique, et Wim Wenders l’assume par des rayons de soleil qui percent les arbres et les plans. L’intangible se matérialise sous nos yeux, et donne la sensation qu’on pourrait le toucher. Il se transforme (comme les matériaux travaillés par Kiefer), et investit une béance : celle d’un passé refoulé.

 

Anselm est donc un film qui comble un vide avec la 3D, dont la profondeur (magistrale) et le surgissement (plus subtil) emplissent un espace à la fois physique et mental, celui de l’Allemagne de l’après-guerre, ses ruines géographiques et sociales, et surtout le tabou de toute une génération traumatisée par la honte. On pourrait même aller plus loin, et voir dans le dispositif de Wim Wenders l’envie de percevoir le relief et son dédoublement initial de l’image comme le miroir de son récit, ou du moins son rapport au double.

 

Nés à quelques mois d’écart en 1945, le cinéaste et le plasticien se sont reconnus dans leurs questions, dans leurs doutes et dans leur insatisfaction à voir leur pays tenter de se reconstruire en cachant sous le tapis ce qui dérange. Plutôt que d’ignorer ce passé et ses symboles, il faut les convoquer, leur redonner du sens, justement pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli, ou pire, renaissent.

 

À LA RECHERCHE DU RELIEF PERDU

Wenders a ainsi l’intelligence d’effleurer par la 3D l’œuvre variée d’Anselm Kiefer, de l’approcher par un rapport intime, presque charnel, à la fois profondément vivant mais aussi élusif. Le cinéaste ne cherche pas à décrypter toutes les subtilités de ses créations, et préfère laisser au spectateur le loisir de combler lui aussi une béance, de tirer des interprétations à partir de grandes lignes. De son rapport à la provocation à son amour de la mythologie (l’Anneau du Nibelung, entre autres), Kiefer se laisse entrevoir à travers son art protéiforme et changeant, attaché à “sculpter le chaos dans un cadre”.

 

Or, ce cadre est parfois des plus vertigineux, comme lorsque la caméra de Wenders navigue dans son atelier à Croissy, avec des jeux d’échelle qui manipulent notre perception de la taille des toiles. Grâce au talent du chef opérateur Franz Lustig et du stéréographe Sebastian Cramer, le réalisateur s’attelle à définir la 3D comme un langage à part, avec des mouvements spécifiques et un rapport à l’avant et arrière-plan qui mobilisent autrement le regard. Même le plus simple des couloirs devient un appel spectaculaire à plonger dans l’écran, à s’immerger viscéralement dans le travail de l’Allemand, jusque dans les paysages somptueux et dérangeants de Barjac, cet atelier à ciel ouvert aux airs de cimetière artistique.

 

C’est là qu’Anselm devient à son tour un objet de cinéma aussi fascinant qu’insaisissable. Sa 3D fait ressortir la moindre texture, la moindre matière, leur fusion et mutation par l’artiste. Qu’il utilise de la paille, du métal ou même des cheveux, tout est sujet à l’altération naturelle des choses (séquence envoûtante où il brûle une toile à l’aide d’un lance-flammes).

 

Cette beauté macabre, toute en volume, arbore pourtant quelque chose de fantomatique, d’évanescent. Un paradoxe au centre de la réflexion de Wim Wenders et de cette 3D qui révèle, par son jeu sur les perspectives, un monde caché dans ses images. Voilà comment on sublime la stéréoscopie.

(Antoine Desrues, Écran Large, publié le 18/10/2023)

 

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